Legs de Mgr Christophe MUNZIHIRWA et Mgr Emmanuel KATALIKO

 par Prof. S. BUCYALIMWE MARARO

Conférence Sima-Kivu et Kyaghanda,
Bruxelles, le 3 novembre 2018(1)

1.     Introduction

L’excellente homélie que nous venons d’écouter est le point de départ du débat que nous allons avoir sous peu. Dans cette intervention, j’entends amplifier le message du prédicateur de tout à l’heure (Père Philippe de DORLODOT), notamment en élargissant l’objet de focus, ou de concentration.

Avant de passer au cœur du sujet, je tiens à remercier le Comité organisateur de m’avoir associé aux réflexions de cette journée qui est déjà gravée dans nos esprits nous qui, depuis 1993, avions  compris les véritables enjeux de la guerre qui venait d’être déclenchée au Nord-Kivu, en particulier le génocide planifié et qui passe par la liquidation des élites. Des arguments convaincants sont contenus dans le document du journaliste américain Keith HARMON SNOW (The plunder and depopulation of central Africa or the Politics of genocide in Central Africa, 2013)[1] et dans mon récent livre "Nord-Kivu (RD Congo) : vingt-quatre ans des tueries programmées (mars 1993-mars 2017)" (Edilivre, mars 2018). La mort violente de Mgr l’Archevêque MUNZIHIRWA et  la mort à petit feu de Mgr l’Archevêque Emmanuel KATALIKO (mots de Mr l’Abbé Richard MUGARUKA, octobre 2000) font partie de ce plan macabre.

J’ai connu ce dernier de loin quand j’étais grand séminariste à Murhesa (1968-1970) et le premier de plus près quand j’étais membre du Groupe Jérémie à Bukavu (1992-1996). De plus, j’étais numéro 2 après lui sur la liste des gens à liquider par les envahisseurs de l’époque. Moi j’ai eu la chance d’avoir échappé à la "machine à tuer" qu’est l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) ; j’ai passé 5 mois en cachette (novembre 1996-mars 1997) dans les quartiers de Kadutu qui étaient jusque-là impénétrables ; ma fuite  du pays relevait aussi du miracle étant donné le contrôle qui se faisait aux nombreuses  barrières érigées entre Mumosho et Kalundu.

Mais, j’ai lu certains de leurs écrits et lettres pastorales ainsi que certaines études faites sur leurs vies et œuvres respectives. C’est dire donc que je dispose de riches éléments qui me permettent de parler correctement d’eux. Bien qu’étant différents de caractère, relativement posé pour l’un, quelque peu flamboyant pour l’autre, ils avaient, en dehors du fait de partager le ministère sacerdotal et d’être chefs de l’église locale, deux dénominateurs communs : un ascendant intellectuel et moral et un amour  pour leurs peuples et leur pays. Dans une brochure publiée à Bruxelles, en octobre 1997 ("Mgr Christophe MUNZIHIRWA"), l’Abbé Joseph MUKABALERA, qui est l’un des initiateurs de cette journée de commémoration, disait de Mgr Christophe que son postnom "Mwene Ngabo" signifie justement "le fils ou l’homme du peuple". Il ressort de témoignages de beaucoup de gens qu’il a été ainsi durant toute sa vie. En étant beaucoup plus précis, l’Abbé MUKABALERA l’a dépeint par ces quelques traits : un homme simple, un homme renoncé, un homme spirituel, un homme intellectuel ou un observateur attentif et un fin analyste qui n’hésitait pas à dénoncer le mal, les situations des faits. Ailleurs, il ajoutait : "Il était ennemi n°1 du mensonge, de la tricherie et de la duplicité. Il avait un goût inné de la vérité … Pendant que les uns dormaient et que les autres buvaient et mangeaient, lui, Christophe, faisait la sentinelle".

En poursuivant la pastorale de son prédécesseur, Mgr Emmanuel KATALIKO déclarait, dans son Message de Noël 1999[2], ces mots qui font office à la fois de programme d’actions et de testament : "Aujourd'hui, nous, Église, nous ne pouvons pas trahir l'espérance que Jésus nous a apportée. Nous, ses fidèles, nous sommes appelés à continuer la mission de Jésus: annoncer la vie et la vie en abondance; résister au mal sous toutes ses formes; dénoncer tout ce qui avilit la dignité de la personne... C'est au prix de nos souffrances et de nos prières que nous mènerons le combat de la liberté, que nous amènerons également nos oppresseurs à la raison et à leur propre liberté".

2.     Leurs actions

J’aimerais mettre en évidence ci-après quelques faits qui nous permettent de comprendre ou d’apprécier la nature de leur combat dont les Congolais devraient absolument s’inspirer. Je situe ce combat à la période qui va de juillet 1994 (début de l’afflux ou mieux de l’invasion des réfugiés hutu rwandais et burundais) au 4 octobre 2000 (mort de Mgr l’archevêque Emmanuel KATALIKO).

1.     Après l’invasion de l’Irak en mars 2003, l’ambassadeur américain à Bruxelles a été au plateau de la télévision. A la question de savoir si l’élimination d’OSAMA bin LADEN signifierait leur victoire en Irak, il a dit que l’expérience congolaise du début des années 1960 leur a appris une chose : "le syndrome LUMUMBA". Il évoquait la stratégie de déstabiliser un État, une organisation en coupant la tête. En tuant LUMUMBA, toutes les institutions démocratiques mises en place le 30 juin 1960 ont été démantelées ; ainsi, en tuant les deux Archevêques, on tuait la résistance du Kivu, voire du pays tout entier.

2.       Autant ils se sont toujours montrés très critiques vis-à-vis du régime dictatorial de MOBUTU, autant ils ont condamné avec la plus grande énergie le nouvel  ordre de colonisation-exploitation imposé de Washington, Tel-Aviv, Bruxelles et Londres sous le fallacieux drapeau de la "guerre de libération". C’est pourquoi leurs messages forts faisaient peur aux conquistadors du 21ème siècle et à leurs mercenaires de l’Afrique des Grands Lacs. Ils ont refusé la soumission. Je crois que vous n’avez pas encore oublié le principe de "submit or die" qui est en vogue dans la région depuis juillet 1994. Autrement dit, ils ont préféré mourir au lieu de vivre dans l’humiliation et le déshonneur.

3.     Leur assassinat a été relégué dans le registre des détails par la CENCO (Conférence Épiscopale Nationale du Congo) et surtout par la classe politique et la fameuse communauté internationale. Même leur cas n’est jamais évoqué dans les brouhahas individuels et collectifs qu’on entend dans les divers medias sociaux des Congolais depuis 2015. Ceux qui les honorent en font malheureusement des héros des villages alors que ce sont des héros nationaux de la stature de P.E. LUMUMBA.

4.     Dans l’exercice de la triple mission de l’évêque (mission de gouverner, mission d’enseigner et de proclamer l’Évangile et mission de sanctification), ils ont joint les actes à la parole. Ne lit-on pas dans la bible cette recommandation ? : "N’aimons pas en parole et avec la langue, mais en actes et avec vérité" (1 Jean 3 :18).  C’est justement cette attitude d’enseigner par l’exemple à laquelle faisait allusion l’évêque de Ouagadougou, Mgr Philippe OUEDRAOGO le 11 août 2012 ; l’évêque, disait-il en substance, est appelé à "aimer l’Église Famille de Dieu telle qu’elle est, avec ses beautés et ses défis déconcertants, à vivre et à annoncer l’Évangile avec générosité et audace, être pour tous un Père et un maître de foi".

Jetons un regard sur leurs actions.

Gouverner (être "serviteur du peuple").

Mgr Emmanuel KATALIKO a hérité d’un diocèse, Beni-Butembo (1966),  qui était jusque-là contrôlé par les missionnaires blancs. Il a dû s’atteler à la tâche de l’africanisation du clergé et à sa consolidation ; sous son magistère, l’Église catholique s’est imposée dans toutes les sphères de la vie. Il a su imposer sa marque et son autorité sur l’ensemble des territoires de Beni et de Lubero. Roger KASEREKA est de cet avis lui qui, en 2004, écrivait ceci : "L’autorité politique du RCD-ML s’effondre devant l’autorité ecclésiastique, surtout l’Église catholique  très crédible au sein de la population de la région, toutes confessions confondues. Celle-ci a une large audience et requiert la confiance des habitants dans tout le territoire de RCD-ML. Elle fait siennes les revendications de la base et les canalise. De cette façon, elle captive, par ses entreprises, les hommes d’affaires de la région et les chefs coutumiers avec qui elle coopère pour la cohésion sociale des peuples de la contrée"[3].

Dans l’ensemble, son diocèse est resté en dehors des secousses politico-ethniques et l’insécurité qui régnaient dans le reste de la province du Nord-Kivu entre mars 1993 et août 1996, soit à la veille de l’invasion. C’est pourquoi, sa pastorale de cette époque y a été moins contrariée que dans la suite.

Quant à Mgr Christophe MUNZIHIRWA, il a pris en main un Archidiocèse, Bukavu en 1993/1994, au moment où il  était confronté à divers problèmes d’ordre interne (clivage au sein du clergé et de la chrétienté, mégestion dans l’un ou l’autre service, l’une ou l’autre paroisse) et à la crise des réfugiés hutu rwandais et burundais. Il a été fauché au moment où il était en train d’y mettre de l’ordre et de faire le plaidoyer pour le traitement correct de la question des réfugiés et des populations locales, je dirais des faibles, des pauvres, des sans voix. Ses détracteurs l’ont traité à tort de chef des interahamwe et d’extrémiste.

Sa mort n’a pas réjoui que ses ennemis extérieurs, elle a réjoui aussi certains confrères au sein de la Compagnie de Jésus et de la Conférence épiscopale provinciale de Bukavu et  ceux qui, au sein de son clergé, voyaient d’un mauvais œil les changements qu’il (lui la sentinelle) était en train d’introduire.

A la veille de l’invasion, il est resté pratiquement la seule autorité qui, à Bukavu, était au four et au moulin, les autorités politico-administratives et militaires ayant pris la poudre d’escampette. Il a été tué quand il venait de présider une réunion si pas de sécurité, du moins de vigilance. Il savait qu’il allait être tué ; mais, il est resté serein jusqu’à la dernière minute. Père Simon-Pierre METENA M’NTEBA, Provincial des Jésuites, l’atteste dans les lignes qui suivent : "Mzee MUNZIHIRWA était un ancien, un sage … Je me rappelle encore la dernière conversation que nous avons eue ensemble  en septembre dernier, l’avant-veille de son retour à Bukavu.  Il me disait : ‘Ne sois pas étonné  d’apprendre la mauvaise nouvelle, prie seulement pour que le Seigneur  et la Vierge-Marie  nous accompagnent jusqu’au bout du chemin’.  À ma réaction un peu sceptique  qui lui reprochait de voir les choses  en noir, il m’a répondu avec son sourire si caractéristique et qui semble dire  à son interlocuteur " Tu ne sais pas les enjeux, tournons la page, plus tard, tu comprendras"[4].

D’aucuns attestent que lorsqu’on lui a appris qu’il allait être tué, la réponse aurait été la suivante : "Qu’on me tue". Il fallait être Mzee MUNZIHIRWA pour réagir de la sorte. C’est le signe d’un courage et d’un engagement exceptionnels car quelqu’un d’autre à sa place aurait pris la fuite et laissé ses fidèles. Il a préféré mourir au milieu d’eux. Quel bel exemple !

 

Enseigner et propager l’Évangile (être "serviteur de la Parole")

Mgr l’Archevêque Christophe MUNZIHIRWA et Mgr l’Archevêque Emmanuel KATALIKO  ont, comme dit la bible,  parlé à temps et à contretemps, c’est-à-dire en usant de "la liberté de parole au nom de l’Évangile". Leur source d’inspiration se trouve sans doute dans 2 Tm, 4,2 où il est dit ceci : "… proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, encourage mais avec patience et souci d’instruire"..

Mgr Christophe MUNZIHIRWA fit face aux défis de la crise des réfugiés et de l’invasion du pays par des armées multinationales sous l’étiquette de l’AFDL.

Dans ses homélies, ses lettres pastorales et correspondances, il ne cessait de dénoncer l’arbitraire du régime de MOBUTU, notamment les abus dont les agents de l’ordre étaient coupables, le transfert de problèmes politiques et ethniques du Rwanda et du Burundi au Zaïre, la complicité des grandes puissances dans la tragédie rwandaise et la politique raciste, hégémonique et suicidaire du FPR, les infiltrations et l’encerclement de la ville de Bukavu par les militaires du FPR et ses alliés, l’inefficacité de la fameuse Tripartite Rwanda-Zaïre-HCR, la désinformation sur les événements tragiques de la région,  et de mettre en garde contre l’éventuelle confrontation des réfugiés avec les Congolais : "La présence prolongée des réfugiés, avec ses effets néfastes, entraîne des réactions dans la population locale qui trouve que cela suffit et que les réfugiés doivent rentrer  chez eux. Les déclarations des autorités zaïroises donnent à croire que le Zaïre s’apprête à les repousser au Rwanda. Pense-t-on aux conséquences désastreuses pour les populations du Sud-Kivu si les réfugiés, comme on peut le craindre, refusaient de partir ? "[5]. Comme il le craignait et même si les choses ne se sont pas passées comme il l’envisageait dans les lignes précédentes, l’intervention des armées multinationales pour détruire leurs camps a causé des milliers de victimes parmi les réfugiés et Congolais, y compris lui-même. C’est que cette destruction était l’exécution  d’un plan préétabli, à savoir le génocide dont il était question au début de ce chapitre[6].

Contrairement à tous ceux qui les analysent sous la grille exclusivement ethnique,  il a situé tous les évènements tragiques du Kivu, voire du pays  alors Zaïre dans la géopolitique régionale et internationale : "La violation des droits de l’homme  fait que notre continent est devenu le continent des réfugiés.  Sur les quelques 15 millions de réfugiés dénombrés dans le monde, il y en a plus de 6 millions qui se trouvent en Afrique…Nous sommes particulièrement touchés par ce qui se passe sur les collines proches de chez nous, le Zaïre. Au Burundi, puis au Rwanda, des guerres fratricides n’arrivent pas à s’apaiser ; leurs conséquences sont incalculables. Nous avions cru à une bourrasque ; mais au Rwanda la violence est devenue une tempête de longue durée que la sagesse nationale n’a pas pu arrêter. Les milieux internationaux ont donné l’impression de ‘contempler’ le déchaînement des forces de mort. Et maintenant on se demande, non sans raison, s’il n’existait pas un dessein bien arrêté, et dissimulé, quelque part, dans des studios obscurs… Les nations s’apitoient sur les foules innombrables de victimes dispersées dans tous les pays des Grands Lacs ; il y a beaucoup de bonne volonté, et la logistique des aides humanitaires rend hommage au génie et à la générosité humaine pour les services d’urgence. Mais qui doit intervenir ‘pour demain’ ? Qui doit révéler les desseins secrets de quelques cerveaux bien protégés qui ont suscité et qui continuent  à soutenir le ‘laminoir des pauvres’. On dit qu’il faut  l’intervention d’une ‘force’ internationale pour faire respecter les ‘droits de tous’, parce que les dés sont pipés, tant au Burundi qu’au Rwanda, même si les situations ne peuvent être confondues. Quels seront les leviers de dialogue et de la vérité ? Les disciples du Christ ne peuvent se réclamer en vérité du Christ que s’ils ont l’honnêteté  et le courage d’être les ‘serviteurs de tous’", et de se sentir solidaires de tous les pauvres. Nous sommes interpellés ; l’amour se prouve par des actes.  S’il y a des réfugiés à notre porte, sachons créer un climat de compassion où s’épanouissent les fleurs de l’entraide persévérante. Nous devons accueillir chez nous des frères et sœurs, sans distinction de race ou de classe sociale, sans arrière-pensées d’accusation ou de mépris"[7].

Dans son message du 22 octobre 1996, il fut plus explicite : "Comme lors de l’invasion du Rwanda, la population et le clergé sur place se rendent compte que cette invasion a été longuement et soigneusement préparée pour occuper une partie du Zaïre. Les hommes de guerre  qui sont sur place parlent anglais, alors que les Zaïrois, y compris les Banya-mulenge parlent français. On les voit s’installer à des endroits stratégiques  et y déterrer les armes depuis longtemps cachées sous le sol dans les villages où résident les simples banya-mulenge illettrés. Ceux-ci sont alors accusés d’avoir été de connivence avec les envahisseurs… Cette guerre surprise a comme intention réelle, déclarée de temps en temps en kinyarwanda, d’empêcher le retour des réfugiés rwandais chez eux et de faire souffrir ce Zaïre qui a hébergé pendant trente ans les Tutsi actuellement à la tête du Rwanda. Prière d'"alerter les Nations-unies, le Gouvernement américain, le Gouvernement Allemand et l’Union Européenne de nous venir en aide". Il oubliait, par moment, que toutes ces institutions étaient les commanditaires de ce qui arrivait au Zaïre et dont les effets néfastes se sont amplifiés depuis lors  jusqu’aujourd’hui à la fin de l’année 2018.

Face à tous ces problèmes, il préconisait le règlement de la crise des réfugiés dans leurs pays ;  ce qui suppose l’arrêt des tueries et un vrai programme de réconciliation nationale au Rwanda et au Burundi. Il demandait au gouvernement congolais de jouer un jeu franc dans la gestion de cette crise où la carte du FPR s’imposait visiblement. Je me rappelle que lorsque le gouvernement de Léon KENGO a rapatrié de force plus de 10.000 réfugiés en sachant ce qui les attendait là-bas, il a dit à peu près ceci : on a l’impression que nos autorités sont prêtes à vendre leurs citoyens comme le faisaient des chefs africains aux temps de la traite des Noirs.

Joseph SAGAHUTU, un prêtre hutu (réfugié rwandais) qui a travaillé à un moment à Burhale (paroisse natale de Mgr MUNZIHIRWA), donne ce témoignage sur Mgr MUNZIHIRWA : "Au cours de notre conversation que j’ai eue avec lui avant de me rendre à Burhale et qui n’a duré qu’une trentaine de minutes, il me parle des prophètes du temps de l’exil à Babylone  pour conclure que  l’on devait combattre toute atteinte à la dignité humaine et surtout encourager les réfugiés à espérer  car le désespoir était, en effet, leur première tentation… Partageant l’angoisse des réfugiés dont le sort était désormais  devenu le sien  et de tous les siens, l’archevêque de Bukavu  exhortait ses fidèles  et surtout les réfugiés  si menacés à la conversion des cœurs  et à la solidarité.  Dans sa lettre pastorale  adressée à "ses frères et sœurs réfugiés" en date du 18 novembre 1995, il dit : ‘Ces souffrances de l’exil doivent être une purification pour préparer un avenir  meilleur, plus lucide et plus solidaire. C'est la division ethnique  et régionale qui a mis votre patrie à sang et à feu’. Espérer contre toute espérance, malgré les problèmes insurmontables  que vivaient tous les jours les réfugiés rwandais et burundais au zaïre (RDC), voilà le message central de sa lettre pastorale  dans laquelle il invitait  les chrétiens à entrer  dans la dynamique de Jésus-Christ, fils de Dieu ‘qui naît petit à petit  dans la déchirure de l’histoire humaine,  et qui sait qu’il mourra  sur la Croix pour sauver le monde’ "[8].

Mgr MUNZIHIRWA a demandé à ses confrères d’Europe d’aider les Congolais de cette partie du pays meurtrie à diffuser la bonne information en dénonçant la politique nocive de leurs gouvernements et medias qui sont à leur service. Il demandait aux gens de ne pas déserter leurs résidences et leurs champs car l’objectif était de les contraindre à fuir pour s’y installer : "Bien Chers, restez dans vos paroisses. Ne vous laissez pas intoxiquer  par les médias étrangers, qui sont à la solde des lobbies qui soutiennent le gouvernement du Rwanda. C’est par elles que l’armée du FPR organise l’intoxication de la population pour créer la panique. Ne vous laissez pas non plus intoxiquer par les militaires qui n’ont pas été sur terrain et qui n’ont pas vu l’ennemi…Soyons unis pour sauver la nation"[9].

A l’occasion, il rappelait à ses frères que les ancêtres n’ont jamais laissé une moindre portion du Bushi à passer entre les mains d’un envahisseur étranger et les exhortait à ne pas trahir cette tradition : "En 1964, quand le gouvernement provincial prit les armes aux côtés du colonel MULAMBA et des vaillants soldats, KABARE et NGWESHE et LUNGANGI avaient déjà alerté la population pour ne pas permettre aux rebelles de pénétrer  chez eux. Cette partie de notre histoire  devra nous servir d’exemple. Ne laissons pas l’ennemi pénétrer chez nous. Ne laissons un libre accès en fuyant notre ville. Et ne prêtons pas oreille à tous ceux qui de loin débitent des mensonges pour semer la panique et la zizanie ".[10]. Malheureusement ce message n’est pas passé car, au Bushi, par exemple, plusieurs membres de l’élite intellectuelle corrompue ont choisi de servir l’ennemi, le  paroxysme ayant été atteint avec la création du fameux Mudundu40[11] par l’Armée Patriotique Rwandaise et le RCD-Goma.

Pour Mgr Sébastien MUYENGO, évêque d’Uvira, "plus que lorsqu’il était vivant, la renommée de Mgr MUNZIHIRWA a resplendi avec son martyre. Il était la voix de sans voix "[12].  Revenant sur le sens  de sa simplicité, Mgr Sébastien MUYENGO ajoute ceci plus loin : " Où est la dimension prophétique de mon ministère épiscopal, si ma tenue qui le symbolise me sert plutôt de laissez-passer là où le peuple de Dieu est rançonné, oppressé, saigné à blanc ? Il faut être libre d’esprit pour être témoin, prophète comme Mgr MUNZIHIRWA dont l'extérieur, les apparences frisaient presque la négligence ; pour lui, c’était plutôt le choix intérieur de la pauvreté, de la radicalité évangélique". Malgré la compassion de Mgr Christophe MUNZIHIRWA pour les réfugiés (tutsi d’abord, hutu ensuite) et pour les  habitants de son archidiocèse, il fut accusé d’être chef des Interahamwe et extrémiste. À part ses détracteurs, personne ne peut y souscrire. Ne dit-on pas que celui qui veut noyer son chien l’accuse de rage ?

Mgr Emmanuael KATALIKO fit face au régime FPR/AFDL/RCD ou au régime d’occupation. Il a été témoin des massacres massifs et sélectifs à répétition, du démantèlement des infrastructures économiques et sociales et du transfert des outils de production au Rwanda, au Burundi et en Ouganda, de l’occupation, voire de l’appropriation illégale des biens meubles et immeubles par les envahisseurs, etc.

Ayant compris que les véritables acteurs (commanditaires ou "silent actors") de cette politique génocidaire sont des impérialistes euro-américains qui, à travers une petite poignée d’Africains, Congolais y compris, voulaient mettre la main basse sur les richesses du Congo, c’est à eux que beaucoup de messages étaient adressés :

"La victoire de l’ethnie Tutsi en 1994, a jeté sur notre territoire congolais une marée de réfugiés hutu estimée à près de deux millions. Deux ans après, en 1996, une petite rébellion des Banyamulenge, (Tutsi d’origine rwandaise depuis longtemps sur le sol congolais), embrase toute la région et puis tout le pays, sous prétexte de revendication de nationalité. En fait ce n’était qu’un prétexte puisqu’on s’est aperçu que l’objectif proche était de détruire, sur le sol congolais, les camps. La population locale s’est étonnée de voir qu’une armée puisse détruire des camps des réfugiés sous protection de l’ONU sans qu’il ait eu la moindre protestation ni condamnation de la part de la communauté internationale… Nous ici localement, nous devons tout subir et nous taire, en tout cas nous n’avons pas le droit d’être entendus parce qu’il y a eu le génocide qui est la cause suprême, il en va de même de l’attitude que doivent adopter toutes les nations ainsi que la communauté internationale pilotée par les USA. En effet, on joue beaucoup sur le sentiment de culpabilité de la communauté internationale face au génocide de 1994. Le régime de Kigali capitalise sans relâche sur le génocide en rappelant continuellement aux Occidentaux leur apathie et leur non-intervention face à cet événement. Mais ce régime oublie que son plus grand allié, les USA, a forcément influencé le Conseil de sécurité de l’ONU dans la résolution du 27 avril 1994, pour mettre fin à la mission de la MINUAR juste au moment où il aurait été important d’en renforcer son dispositif pour éviter le pire. Au contraire, on a laissé faire, donnant carte blanche au FPR. Donc tout serait permis au régime de Kigali, pourvu qu’il rappelle à une communauté internationale qui se sent coupable de son inaction dans le génocide de 1994"[13].

"Des pouvoirs étrangers, avec la collaboration de certains de nos frères congolais, organisent des guerres avec les ressources de notre pays. Ces ressources qui seraient pour le développement, pour l’éducation de nos enfants, pour soigner les malades, pour nous faire vivre d’une manière plus humaine, servent à tuer… Notre Pays et nous-mêmes, nous sommes devenus des objets d’une exploitation qui est appuyée par une stratégie de la terreur"[14]

Aux Congolais, il les invitait à se mettre debout pour défendre leurs intérêts et ceux du pays à travers la persuasion ou, au besoin, par les armes. C’est pourquoi, il ne voyait pas d’un mauvais œil la résistance qui, à l’époque, était cristallisée dans la province du Sud-Kivu, l’Archidiocèse de Bukavu en particulier. Ses détracteurs l’ont accusé à tort ou à raison de chef des résistants  Maï Maï. Il faut rappeler  qu’à cette époque ce mouvement de résistance n’était pas encore corrompu et dévoyé.

A la veille de sa mort à Rome, le 4 octobre 2000, où il participait à un Synode, il a pris la parole pour dénoncer la guerre en RD Congo et la complicité externe et interne : "Comme d'habitude, à la plénière, Mgr KATALIKO fit une intervention remarquable s'agissant du ton qui devait être conféré au dit message : ‘il ne faut pas qu'il (le message) soit fade, ... Il doit interpeller les consciences de ceux qui, de quelque façon, sont responsables des maux qui ravagent l'Afrique.  Il doit également interpeller les Africains qui ont le devoir de rechercher des solutions à leurs conditions...’.  Ces paroles, il les a dites quelques heures avant sa mort. Il est mort au combat, combat pour la libération, combat pour la justice et bien plus pour la paix et la réconciliation. N'a-t-il pas vécu ainsi ?  Il est mort comme il a vécu"[15].

À travers ces mots, il demandait implicitement  aux chefs de l’Église du Congo de prendre en main ce dossier de la tragédie de l’Est car il était une gangrène dans la vie de la nation. Avec l’entrée du RCD-Goma au cœur du pouvoir à Kinshasa suite à  l’application des accords militaires de Lusaka (10 juillet 1999) et politiques de Pretoria/AGI ou Accord Global et Inclusif  (17 décembre 2002), cette crainte est devenue une réalité. L’ont-ils écouté ? J'en doute car leurs voix n’ont commencé à être quelque peu audibles que lorsque les têtes ont commencé à tomber à Kinshasa, au Bas-Congo et au Kasaï. Même là, ils ont perdu les pédales car ils se cachent derrière l’opposition dont on sait qu’elle ne l’est que de nom. Je ne pense pas exagérer  en disant que la CENCO manque aujourd’hui en son sein d'un Emmanuel KATALIKO, d'un Christophe MUNZIHIRWA.

(…)

 

Sanctifier (être "serviteur du Christ et de l’Église")

Je suis mal placé pour parler de la manière dont ils ont exercé cette mission pour une période aussi courte. Je pense qu’il n’y a rien de particulier si non de dire qu’ils ont poursuivi les actions de leurs prédécesseurs telles que prescrites pas le droit canon : "Can. 834 - § 1. L'Église remplit sa fonction de sanctification d'une manière particulière par la sainte liturgie qui, en vérité, est considérée comme l'exercice de la fonction sacerdotale de Jésus Christ ; la sanctification des hommes y est signifiée par des signes sensibles et réalisée selon le mode propre à chacun d'eux, et le culte public intégral de Dieu y est célébré par le Corps mystique de Jésus Christ, Tête et membres.          

§ 2. Ce culte est rendu quand il est offert au nom de l'Église par les personnes légitimement députées, et par les actes approuvés par l'autorité de l'Église.

Can. 835 - § 1. La fonction de sanctification est exercée avant tout par les Évêques qui sont les grands prêtres, les principaux dispensateurs des mystères de Dieu et, dans l'Église qui leur est confiée, les modérateurs, les promoteurs et les gardiens de toute la vie liturgique.

§ 2. Les prêtres aussi exercent cette fonction, car participant eux-mêmes au sacerdoce du Christ, en tant qu'ils sont ses ministres sous l'autorité de l'Évêque, ils sont ordonnés pour célébrer le culte divin et sanctifier le peuple"[16].

Mais je pense que cette sanctification ne se limite pas seulement à la célébration du culte. Elle s’étend à d’autres domaines de la vie de l’évêque. Il "gère les biens de l’Église à l’image du Christ, dispensateur de tout bien"[17], Lui qui posait des axes d’amour et s’est sacrifié pour la salut de l’humanité : "Dieu est amour et l’amour de Dieu a été  manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui" (1 Jean, 4 : 8-9). Et ici, je dois avouer que s’il y a des diocèses de la Conférence épiscopale de Bukavu qui posent moins de problèmes, c’est le diocèse de Butembo-Beni et l’Archidiocèse de Bukavu. Le mouvement de la désertion des prêtres (collaborateurs de l’évêque) y est réduit par rapport à ceux que les diocèses de Goma et d’Uvira ont connus jusqu’ici. N’est-ce pas là le signe d’une pastorale qui porte fruit ? Il me semble que la dispensation du bien y est, malgré quelques bémols inhérents à toute société humaine, manifeste. L’un des thermomètres est le fonctionnement de la Commission "Justice et Paix"[18]..

 

3. Leçons à tirer de leurs actions

Les deux prélats nous ont appris à ne jamais nous résigner face aux tragédies qui secouent le Kivu et le pays, à parler[19] et à nous  engager dans des actions visant à défendre cet espace vital. Nous connaissons le prix à payer s’il en est besoin : c’est le sacrifice suprême. Or, le drame de la RD Congo est que très peu de gens sont prêts à embrasser cette voie comme on le voit depuis la mort de P.E. LUMUMBA. MABIKA KALANDA ne disait-il pas en 1995 quelques temps avant sa mort que ce dernier reste le seul modèle pour les jeunes militants du fait que sa mort marquait la fin de la lutte pour la libération du Congo ?: "Pourquoi l’imiter ? D’abord parce qu’un homme que l’opinion nationale et internationale a reconnu comme grand, comme héros d’un monde en changement, vaut la peine d’être connu et imité. C’est en reproduisant chacun en nous-mêmes et collectivement son modèle que nous devenons réellement lumumbistes. Ensuite, parce que 35 ans après l’indépendance nous constatons qu’il avait raison et que notre lutte de libération s’est arrêtée avec la mort de cet homme. Pour mener cette lutte à bonne fin  et la reprendre là où elle est restée, il faut plusieurs L UMUMBA"[20]. Après, ce dernier, nos deux prélats constituent l’exception. Un tel engagement a un préalable : l’investissement dans l’éducation de la jeunesse pour améliorer les connaissances, l’amour de la patrie et de la lutte contre l’ego, faire émerger un nouveau leadership qui servira de modèle à l’instar de ces deux prélats. En un mot, c’est l’objet du civisme qui doit avoir le droit de cité.

Les deux prélats ont toujours enseigné que la paix passe par la restauration de la justice : la paix et la justice profitent à tout le monde (citoyens et étrangers) alors que l’insécurité et l’injustice ne profitent qu’aux criminels. Il suffit de jeter un regard autour de nous pour voir la prime accordée à ceux qui ont pris le pouvoir par les armes et qui gouvernent par défi : ne pas les toucher pour, dit-on, donner la chance à la paix. C’est une flagrante contradiction car ce sont eux qui, en réalité, sont les fossoyeurs de celle-ci.!

Les deux prélats nous ont appris qu’avant de porter un quelconque jugement sur  l’acte d’un individu ou d’un groupe d’individus, il faudrait d’abord considérer les faits ; cette démarche a l’avantage d’éviter que les gens ne tombent dans le double piège de "guilty by accusation" et de la généralisation hâtive ou de l’amalgame.

Les deux prélats ont assumé courageusement et honnêtement leurs responsabilités de pasteur et de conducteur d’hommes ; dans ce sens, ils ont servi de modèle de leadership et  de levain dans une société en profonde crise. Comme ils l’ont démontré plus d’une fois, ils ont appliqué l’adage selon lequel "si l’on veut affronter, combattre un mal, il faut le nommer, l’appeler par son nom". Ci-après un cas parmi d’autres : "États voisins. ‘Nous demandons aux gouvernements de Kigali et de Bujumbura de régler leurs problèmes internes chez eux et de ne pas les exporter chez nous au Zaïre. Nous demandons spécialement aux Tutsis du Rwanda (c’est moi qui mets en gras et souligne), que nous avons maintes fois accueillis comme réfugiés, de ne pas cracher dans le puits où ils ont bu. Aujourd'hui, ils nous récompensent par des bombes. Qu'ils se rappellent que l'histoire tourne" (Mgr Christophe MUNZIHIRWA, 27.10.1996)"[21].

C’est aussi pour cela que le message du Pasteur François-David EKOFO à l’occasion de la commémoration du 17ème anniversaire de l’assassinat de Laurent-Désiré KABILA ("RD Congo : Quand le pasteur François-David EKOFO sermonne le pouvoir", Jeune Afrique, 17 janvier 2018) a résonné plus dans l’opinion nationale congolaise que celui du Cardinal Laurent MONSENGO qui, dans un style philosophique et général, tournait autour de la médiocrité de la classe politique. Le slogan "que les médiocres dégagent" disait tout  ou ne disait rien du tout pour beaucoup de Congolais. Du reste, le pasteur précité qui, dans ses conclusions, a dit "Léguons à nos enfants un pays où l’État existe réellement", a subi des menaces de mort dans les heures qui ont suivi son sermon ; il fut exfiltré du pays par la MONUSCO et, depuis ce jour-là, il vit en exil aux États-Unis.

Les deux prélats ont dénoncé toute manifestation de haine[22] et d’intolérance, appelant l’unité des Congolais dans la lutte contre l’invasion et l’occupation du pays par des groupes d’intérêts étrangers. Ils égratignaient au passage les collabos, y compris certains de leurs confrères dans l’épiscopat. L’une des preuves est cette interpellation faite par Mgr Emmanuel KATALIKO à partir de son exil forcé à Butembo à Mgr Faustin NGABU (ancien président de la CEZ/Conférences Épiscopale du Zaïre) suite à ses accointances manifestes avec le RCD-Goma :

"Ce temps de carême me donne particulièrement l’occasion d’une traversée sereine du désert, confiant que la croix ne constitue pas un but. Elle est seulement un passage que l’Esprit nous permet d’assurer avant de nous faire connaître la joie de la résurrection. En définitive, "si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?" (Rm 8,31-39). Excellence, je suis quelque peu forcé à cet éloignement, c’est, je l’espère bien, à cause de mon "Message de Noël 1999" aux chrétiens de mon archidiocèse, dont maintenant l’opinion internationale est saisie et qui n’a rien d’incendiaire. N’en déplaise à ceux qui lui prêtent des intentions diaboliques, c’est un message d’espérance qui en appelle à la conversion de tous pour voir en face nos malheurs, pour sortir du marasme soicio-politique qui nous plonge dans la misère sans nom qui ne fait que s’aggraver….dans le message me transmis, par votre méditation, de la part de M. le Président ILUNGA, branche RCD/Goma, l’aspect de conversion et de réconciliation attendu de mon message, a été occulté. Quel rapport direct établir entre ce message élaboré dans un contexte précis d’un peuple écrasé, meurtri et humilié pour des mobiles idéologiques nébuleux et mon passé comme ancien pasteur de Butembo-Béni ? … Je voudrais que nous aidions nos chrétiens et compatriotes des zones embrasées par des conflits meurtriers à plus de solidarité pour combattre la culture du chantage, de la diabolisation, du mensonge qui ne peut que générer la paralysie déjà longue de notre tissu social. Notre mission commune est de rappeler sans cesse ce commandement : "Vous êtes tous des frères : arrêtez les guerres". "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés " (Jn13,34). Quel programme d’action pastorale en ces temps difficiles !"[23].

C’est cette sale réalité  qu’a mise en évidence l’Américain Timothy LONGMAN qui, dans un texte intitulé "Congo : a Tale of Two Churches" (in America Magazine, 2 April 2001) a opposé les diocèses de Bukavu et de Goma en décrivant le premier comme proche du peuple et le dernier proche du régime criminel du RCD-Goma :

"In Bukavu, the Catholic Church has been a constant voice for social justice” giving the example of Archbishops Monsignor Christophe MUNZIHIRWA and Monsignor Emmanuel KATALIKO who payed the highest price with their assassination by the RPF/RCD-Goma. In contrast, the Catholic Church in Goma has played a much less constant prophetic role".

L’intéressé ne le cache pas car, dans deux lettres adressées à Azarias RUBERWA en date du 15 décembre 2000  et reprises dans notre dernier livre collectif "L’Entre-deux-lacs, Kivu et Édouard"[24],  Mgr NGABU lui demandait de mettre hors d’état de nuire un commerçant de Goma qu’il accusait de collaborer avec Kinshasa et d’avoir aidé trois de ses prêtres  à fuir vers le Kenya et de fermer les frontières pour les autres prêtres qui tenteraient de déserter son diocèse.

C’est cette division qui mine aussi la CENCO, donc le sommet de l’Église catholique, voire de toutes les Églises du pays.

 

4. Conclusion

Je  voudrais terminer cette note par ce petit extrait du texte de l’Abbé Jean-Marie Vianney KITUMAINI, "L’engagement socio-politique de Mgr Emmanuel KATALIKO"[25], étant donné qu’il est la synthèse de tout ce que je viens d’évoquer ci-haut : "Dans tous les écrits de Mgr MUNZIHIRWA, on lit le courage et l’effort soutenu d’un pasteur qui a dénoncé avec force, ad intra et ad extra, l’esprit du mal. Son cri a certainement dérangé la conscience des agresseurs qui n’ont pas, quant à eux, raté l’occasion de se défaire de lui, croyant par-là tuer la vérité. Il fut assassiné le 29 octobre 1996, pour ses prises de position fortes et courageuses, tout au début de la première guerre. C’est à ce pasteur dévoué et zélé pour la cause de Dieu — intimement liée à celle de l’homme — qu’a succédé Mgr KATALIKO. Changera-t-il de stratégie pastorale ou trouvera-t-il dans la voie bien tracée mais très périlleuse de son prédécesseur, un jalon pour son action dans l’Église de Bukavu ? Les écrits de Mgr KATALIKO profilent sa détermination d’emboîter le pas à Mgr MUNZIHIRWA. On y lit aussi l’angoisse d’un pasteur vivant dans sa propre chair les misères de ses brebis et travaillant pour la promotion de la justice et de la paix en faveur du peuple africain en général et congolais en particulier. Le prélat a senti peser sur sa conscience la situation dramatique que cette guerre imposait au peuple… Mgr KATALIKO s’est inscrit dans la dynamique du Serviteur souffrant de Yahvé (cf. Is 42,1-10). Sa détermination lui a donné la force de réagir au découragement qui menaçait ce peuple, qu’il invitait à résister aux séductions de l’esprit du mal et à redécouvrir la présence agissante de Dieu dans nos vies. Il manifesta prophétiquement sa souffrance lorsqu’il disait que le peuple serait décapité par la situation persistante de guerre, et qu’une fois sans pasteur, il risquerait la déstructuration qui l’affaiblirait devant ses agresseurs".

Comprendre et dire vrai, avoir une vision et un esprit d’anticipation, être avec le peuple souffrant, être constamment à son écoute, faire écho de ses aspirations, et l’accompagner dans sa lutte pour un mieux-être, préserver sa dignité en agissant sans compromission avec les forces du mal et, partant, ne pas participer dans le processus d’auto-asservissement, tels  sont, à mon humble avis, les legs majeurs que Mgr Christophe MUNZIHIRWA et Mgr Emmanuel KATALIKO  ont laissés et qui, plus que jamais, interpellent chacun d’entre nous aujourd’hui.

Je vous remercie pour votre attention.

mis en ligne le 18 décembre 2018

 

 

(1) Journée des Martyrs du Kivu. Thème de la Conférence-débat : Quelles leçons laissées par les évêques assassinés  pour l’intégrité du Congo, l’état de droit et de démocratie ?



[1] https://www.youtube.com/watch?v=Yg6kPY7QC3M.

[2]NDLR : le texte de ce message a été publié dans le numéro 192 (Noël 1999-Nouvel an 2000, 38ème année) de la revue L'Africain, pages 1-2.

[3] Dynamique locale et géopolitique des Grands Lacs : cas du territoire sous contrôle du RCD-ML. Mémoire de maîtrise, IOB, 2004.

[4] Simon-Pierre METENA M’Nteba, "L’homélie faite à Kinshasa-Gombe en l’Église du Sacré-Cœur le 9 novembre 1996 ", in Memoriam Mgr Christophe, serviteur et témoin. Bukavu, Éditions Loyola, 1997, p. 15.

[5] Mgr Christophe MUNZIHIRWA, Lettre à Mr l’Ambassadeur des États-Unis d’Amérique à Kinshasa. Concerne : évolution inquiétante de la situation au Sud-Kivu. Bukavu, le 3 juin 1996, p.1.

[6] Ce n’est pas étonnant car l’extermination des Hutu par le FPR est attestée par un ancien soldat, Jonathan MUSONERA, qui explique comment le FPR a planifié et massacré systématiquement  les  populations, notamment les intellectuels,  de Byumba, Mutara et Kibungo ‘ https://www.youtube.com/watch?v=ZxsbK5dGn9U  ). Pour les détails, lire Abdul Joshua RUZIBIZA, Rwanda. L’histoire secrète, 1990-1994. Editions du Panama, 2005 ; Davd HIMBARA, KAGAME’S Killing Fields. Page Numbers Source, July 2017; Judi REVER, In Praise of Blood. The crimes of the Rwandan Patriotic Front. Random House Canada, March 2018.

[7] Christophe MUNZIHIRWA, Les nations veulent-elles se servirde l’Afrique des Grands Lacs ? L’Église devant le défi de la violence et de l’hypocrisie. Bukavu, le.. octobre 1996, pp. 1-2, 5.

[8] Joseph SAGAHUTU, Espérer contre toute espérance. Témoignage d’un rescapé de  massacres de religieux au Congo. Éditions Source du Nil, 2009, pp. 3-5.

[9] Mgr Christohe MUNZIHIRWA, Lettre aux Curés et aux Vicaires. Objet : Restez fermes  dans la charité. Bukavu, le 27 octobre 1996, p. 1. C’était deux jours avant son assassinat. Comme pour dire, il est mort au front.

[10] Idem, p . 2.

[11] MESEP, Walungu après les Mudundu40 : Etat des lieux. Bukavu, avril 2003 ; ADEPROSA asbl, Les territoires de Walungu et de Kabare à feu. Bukavu, le 21 avril 2003..

[12] Mgr Sébastien Muyengo, " Mgr MUNZIHIRWA modèle et martyre de l’Église en République Démocratique du Congo ", in La Croix, 29 octobre 2016. Ayany succédé au très controversé Mgr Jérôme GAPANGWA déposé par le Vatican pour son implication avérée dans l’invasion des Tutsi, il est l’auteur de deux livres sur Mgr Christophe : MUNZIHIRWA : Mgr Christophe MUNZIHIRWA, la Sentinelle de Grands Lacs et: Mgr Christophe MUNZIHIRWA, un prophète levé chez nous ou Mgr Christophe MUNZIHIRWA, un prophète enlevé chez nous.

[13] Mgr Emmanuel KATALIKO, Un cri de détresse du peuple congolais au peuple des USA, Bukavu, le 24 décembre 1998. NDLR : On peut trouver le texte intégral sur le lien https://l-hora.org/?p=5321&lang=fr

[14] Mgr Emmanuel KATALIKO, Message de Noël 1999 aux fidèles de Bukavu. Bukavu, 25 décembre 1999.

[15] "Mgr Emmanuel KATALIKO, mort comme il a vécu" (ANB-BIA, Bruxelles, 11 octobre 2000.

[16] "La fonction de sanctification de l’Église" (http://www.vatican.va/archive/FRA0037/_P2P.HTM ).

[17] D’après le Concile Vatican II, l’évêque est appelé à " présider aux trois missions de l’Église " (https://liturgie.catholique.fr/accueil/mariage-et-ordre/lordre/lordination-episcopale/15976-presider-aux-trois-missions-de-leglise ).

[18]Justin NKUNZI, La pastorale Justice et Paix dans l’Archidiocèse de Bukavu. 25 ans de combat pour la promotion de la dignité humaine. Bukavu, Edition de l’Archidiocèse, août 2013, Commission Justice et Paix, Situation socio-pastorale actuelle du diocèse de Butembo-Beni. Butembo, novembre 2015.

[19] Le silence face à l’occupation et aux malheurs des Congolais serait un signe de complicité. Ainsi, nous ont-ils invités à parler, à dénoncer constamment ce qui ne va pas bien dans le pays, dans notre entourage!

[20]MABIKA KALANDA, " Pourquoi, en quoi et comment imiter Lumumba ? ", in Analyses sociales, vol.VIII, n°1, Janvier 2002, p. 19.

[21]"La RD Congo en 1996….. ", http://www.afriquespoir.com/cibles/page18.html Écrivant 17 ans après Mgr Christophe MUNZIHIRWA, Antoine Roger LOKONGO arrive à la même  conclusion: " NOT TUTSI VULNERABLE IN CONGO, CONGOLESE ARE.The Tutsi have been the perpetrators of a genocide in Congo. It is unacceptable for them to use blackmail so as to entice the international community to sweep the crimes they have committed in Congo under the carpet and make themselves the untouchables… and continue to loot the wealth of Congo, rape, kill, occupy land from which Congolese have been forcefully removed. Numerous UN Security Council reports have ascertained this and the fact that Rwanda now sits in the UN Security Council as a non-permanent member could not be more ironical", LOKONGO,  A. R., "Rwanda- The Tutsi Contradictions and Paul KAGAME’S War Crimes in Congo. A Response to KIMONYO, in Pambazuka News, Issue 614, 24 January 2013.

[22] " La haine fait surgir les conflits, alors que l’amour couvre toutes les fautes " (Proverbes 10 :12). Dans l’amour, on sent la dimension de tolérance.

[23] Lettre de Mgr Emmanuel KATALIKO à Mgr Faustin NGABU, Butembo, le 14 mars 2000, (http://benilubero.com/un-message-du-feu-mgr-KATALIKO-qui-a-tout-dit-et-predi

[24]Éditions Scribe, juillet 2018, pages 519-520.

[25]Nouvelle Revue Théologique, 2003/1, Tome 125, pp.65-76.

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