Un voyage vers le Far-Est : consolations et désolations

 

par P. MANWELO, S.J.

Kinshasa, le 29 septembre 2018

Je viens de passer environ deux semaines à l’Est de notre pays. Je voudrais, à travers ces quelques lignes, vous partager mes "consolations" et mes "désolations" pendant mon séjour dans cette partie du pays ainsi que les interrogations qui en découlent.

Le but principal de mon voyage à l’Est était le ressourcement spirituel au Centre Spirituel Amani, à Bukavu. J’y suis arrivé après deux heures de vol de la compagnie aérienne CAA, entre Kinshasa et Goma, et trois heures de navette sur le lac Kivu, entre Goma et Bukavu.

Le voyage sur le lac Kivu est très agréable. Idyllique : des vues imprenables sur le lac bleu. Mais, on y met plus de temps, trois heures pour environ 150 km à vol d’oiseau, alors que pour 2000 km à vol d’oiseau entre Kinshasa et Goma, l’on ne met que deux heures. Un des paradoxes des voyages en Afrique qui tient, entre autres choses, au recours à des systèmes de transport parfois surannés par rapport aux progrès technologiques du monde (post)moderne.

Le Centre Spirituel Amani est situé au bord du lac Kivu qui forme la frontière entre la RD Congo et le Rwanda. Le lac est majestueux, procurant un environnement inédit au Centre Amani. Tout le décor vous convie à la contemplation "ad amorem". Oui, que les œuvres du Seigneur sont vraiment grandes et belles ! Un cadre propice qui aide à prier et à penser intensément à Dieu, à l’Église, à la Compagnie, à la Province en cette année jubilaire, au monde et à soi-même.

Profitant de cette beauté lacustre, presque tous les soirs, vers 18h00, j’allais me mettre sur une des nombreuses banquettes solidement placées dans le jardin du Centre sur le versant qui donne une vue splendide sur le lac et aussi sur Cyangugu, au Rwanda, de l’autre côté du lac, pour la contemplation "ad amorem" ou pour réciter mon chapelet. Et chaque jour, j’assistais au même spectacle : des colonnes de piroguiers sur le lac qui ramaient vers le large pour la pêche. Pendant la journée, il y a très peu de mouvement sur cette partie du lac. Quasiment nul. Mais, vers 18h00, l’on observe alors ce mouvement des piroguiers qui, deux à deux dans chaque pirogue, tentent d’aller vers le milieu du lac pour jeter leurs filets en vue d’attraper du poisson (les " ndakala ", les fretins).

C’est en contemplant ces piroguiers que j’ai davantage compris l’invitation du Seigneur à ses disciples d’"aller vers le large" pour jeter leurs filets. "Aller vers le large" (Duc in altum), c’est aller plus loin que les rivages ; c’est aller vers les eaux profondes pour attraper beaucoup de poissons. C’est l’appel à la "profondeur" dont parlait le Père Adolfo NICOLAS : chercher la profondeur et non la superficialité, si l’on veut atteindre l’essentiel dans la vie.  

Mais, le chemin pour arriver à la profondeur n’est pas une sinécure. Comme les piroguiers qui doivent déployer de grands efforts avec leurs muscles, en ramant parfois contre vents et marées, il faut beaucoup de discipline, d’ascèse, de persévérance, de ténacité pour atteindre les profondeurs de la vie.

J’ai été également frappé par le recours à la pirogue comme moyen de faire la pêche. Au 21ème siècle, nous en sommes encore là ! Où sont donc  nos ingénieurs, nos inventeurs pour mettre à la disposition de notre population des  techniques modernes et efficaces pour faire la pêche ? Sommes-nous toujours à l’âge de la pirogue et de la pierre taillée ?

Mais, en même temps, ce qui surprend agréablement au Centre Amani,  c’est la propreté, tant à l’extérieur qu’à  l’intérieur des bâtiments. En effet, le Centre Spirituel Amani rayonne d’une beauté et d’une propreté hors-pair. Tout respire l’ordre et l’excellence dans le maintien de l’environnement. Lorsqu’on est habitué à la saleté, on est vite frappé par cette "culture de la propreté" qui prend racine au Centre Amani de Bukavu.

Proficiat donc à tous les artisans de cette culture de la propreté qui devrait caractériser toutes nos œuvres et toute notre société, en général. La propreté est le signe manifeste d’une "société bien ordonnée" ; le signe d’une société civilisée. 

Avant de quitter Amani/Bukavu, je suis allé, en pèlerinage, pour ainsi dire, au lieu de ma naissance dans la Compagnie : le noviciat de Cyangugu au Rwanda, situé de l’autre côté de la rivière Ruzizi. Cela fait belle lurette – 36 ans ! - que je ne suis plus retourné à ce berceau spirituel. Jadis, la traversée de la frontière entre Bukavu et Cyangugu ne posait pas problème. Comme novices, nous allions donner le cours de religion au Collège Alfajiri sans aucun contrôle à la frontière. Aujourd’hui, pour traverser cette frontière, d’un côté comme de l’autre, il faut passer par une série de contrôles administratifs et identitaires.  

Le spectacle à la frontière, du côté RD Congo, est désolant. Tout d’abord, la route qui mène à la frontière n’existe plus que de nom. Elle est dans un état délabré très avancé, tout comme les grandes artères de la ville de Bukavu ; alors que, dans les années 1980, les routes de Bukavu faisaient de celle-ci une des villes coquettes du pays. Ensuite, des constructions anarchiques le long de cette route de la frontière ; signe d’une urbanisation incontrôlée. Enfin, un marché de tas de choses à la frontière RD Congo ; le tout dans un brouhaha et un désordre indescriptibles qui laissent pantois.

À contrario, de l’autre côté de la frontière, à Cyangugu, au Rwanda, on est frappé par l’ordre, la discipline et la propreté. Les routes que j’avais connues dans les années 1980 ont été réhabilitées, élargies, complétement transformées, selon les normes de circulation de la société (post)moderne : panneaux de signalisation, électrification, signaux lumineux, tracées sur le macadam…. Ce, presque jusqu’à l’entrée du noviciat. On n’en croit pas ses yeux ! Comme nous le disait souvent notre Père Maître, André BOUILLOT, reprenant les paroles du Père ARRUPE, "le monde (ou une société) peut changer, mais l’homme ne le veut pas". Le cas de Cyangugu, en particulier, et du Rwanda, en général, représente une figure d’école, digne d’enseignement.

L’arrivée au noviciat fut émouvante. Une foule de souvenirs a tout de suite envahi mon esprit. Un lieu sacré. Un véritable berceau de la Compagnie qui a vu naître des générations de Jésuites congolais, rwandais et burundais. Aujourd’hui, le nombre des novices est fort réduit : onze pour les deux années, contrairement aux années "de vaches grasses" où Cyangugu vibrait au rythme de plus de trente novices. Les temps ont certes changé ; mais l’esprit de la Compagnie reste le même ; un esprit que le Père Tite, Maître des novices, essaie de maintenir et de préserver depuis 11 ans.

Après Amani/Bukavu, j’ai passé deux jours à Goma dans la résidence où vivent les Pères Martin BAHATI, MAMPASI et SETIBO qui travaillent dans le cadre de JRS.  

Contrairement à la ville de Bukavu, celle de Goma, surtout le centre-ville et ses alentours, présente un visage reluisant : de belles routes, de beaux immeubles, des lieux propres…, malgré une quantité impressionnante de motos  - plus de 10 mille !- qui assurent le transport en commun. Goma, la belle ! On se croirait dans un autre pays que la RD Congo.

Ce coup d’éclat de la ville de Goma est l’œuvre de l’Association de pétroliers qui, grâce à la redevance d’une taxe due, en principe, au Gouvernement provincial, ont pris en mains la responsabilité de réhabiliter les routes et l’environnement de la ville de Goma. Un coup de poker par rapport à l’irresponsabilité de nos dirigeants : les résultats sont là, visibles et palpables. Goma présente le visage d’une ville (post) moderne, même s’il est vrai que cet effort de  (post)modernisation doit encore s’étendre à toute la ville, y compris dans les alentours de l’imposante cathédrale en construction. Avec la renaissance de Goma après les destructions provoquées par la dernière éruption volcanique, la vérité est là, têtue : l’homme peut changer son environnement et son destin s’il le veut. 

Goma est le centre de l’action de JRS dans la région des Grands Lacs. Grâce au Père Martin BAHATI qui avait mis à ma disposition deux agents de JRS (M. Vincent, un ancien Jésuite, et M. Charles, un ancien Mariste), j’ai eu l’occasion de visiter deux camps des Réfugiés, ou, plutôt, deux camps des "Personnes Déplacées Internes" (IDPs), situés à Minova, à une cinquantaine de kilomètres de Goma. 

Entre Goma et Minova se trouve la cité de Sake où s’affrontèrent les Forces Armées Congolaises, les FARDC, et la tristement célèbre milice de M23. Une cité abandonnée à son triste sort ; alors que non loin de là, il y a une route asphaltée, et bientôt électrifiée (environ 15 km), qui mène à la ferme présidentielle, la fameuse "Ferme Espoir " qui s’étend sur plus de 20 km, provoquant ainsi le mouvement des populations locales, " invitées " à aller chercher asile ailleurs.

Ici comme partout dans la région, le paysage est splendide, malgré l’état cahoteux de la route.

La cité de Minova est, en fait, située dans la province du Sud-Kivu. Avant d’y arriver, on vous indique un petit ruisseau, bien minuscule, juste un mince filet d’eau, qui constitue la frontière entre le Nord et le Sud-Kivu. Des séparations artificielles qui créent inutilement des tensions. Car, du coup, de part et d’autre de ce ruisselet que l’on enjambe d’un seul pas, se sont dressés des postes d’administration de deux provinces respectives avec leur cohorte de taxes, de contrôle et d’harcèlements de paisibles citoyens qui ont toujours vécu ensemble comme un seul et même peuple. Ridicule, dans un pays qui se doit de promouvoir l’unité nationale et la libre circulation des biens et des personnes !

Minova, c’est un des greniers de Goma. Tout ici est vert. Absolument vert. Tout ici pousse : légumes de toutes sortes qui poussent comme des herbes sauvages, bananes, pommes de terre, haricots, fruits exotiques, etc.

Mais, Minova, c’est aussi le siège du coltan. En effet, des collines de coltan surplombent la cité de Minova. C’est là où se passe la guerre du coltan avec le déplacement massif des populations autochtones. Tout le monde vous le dit au creux de l’oreille : telle colline appartient à tel Général ; telle autre, au Colonel un tel, et telle autre encore, à l’Honorable un tel, etc. Sans compter ce qui appartient à certaines multinationales qui agissent dans l’ombre. Tous viennent ici pour puiser le coltan et aller le vendre "ailleurs", y compris dans les pays voisins. Entre-temps, la population locale croupit dans la misère et dans la débrouillardise quotidienne pour survivre. Et aussi, entre-temps, la MONUSCO construit des "bases" ultra-modernes au bord du lac pour peut-être mieux s’installer dans la durée. L’environnement est intéressant à plus d’un titre !

Il y a deux camps pour les Personnes Déplacées Internes à Minova. Un camp est situé à 3 km de la cité de Minova, et un autre, au cœur même de la cité. Chaque camp comporte environ 375 familles avec une moyenne de quatre enfants par famille. Le total donne à peu près 3000 PDI.

La visite de ces deux camps fut la chose la plus pénible dont j'ai jamais fait l’expérience dans ma vie. Une rencontre avec la souffrance, le mépris de la vie humaine, le rejet, l’exclusion des autres des joies et biens de ce monde ; bref, une rencontre avec le mal total infligé à l’homme par l’homme.

Toutes ces PDI vivent dans ce qu’on peut qualifier ni de cabanes, ni de huttes, ni des cases, encore moins de maisonnettes. Tout simplement : des abris de fortune sur lesquels sont posées des tentes offertes par la communauté de l’Église du Christ au Congo (ECC), pour se protéger, tant soit peu, contre la pluie. Pour y entrer, il faut se mettre presqu’à genoux ; se plier en deux. Des espaces très réduits où l’on fait tout : dormir sur un petit lit pour toute la famille, faire la cuisine, et éventuellement se reposer. Je dois vous épargner de parler d’installations hygiéniques. Celles que j’ai vues, construites par une ONG,  sont hors d’usage depuis longtemps. Il faut en construire d’autres. Entre-temps, on se débrouille !

Il y a deux écoles dans les deux camps, une école primaire, dans le camp qui est situé à 3 km de la cité, et une école secondaire, dans celui qui est à la cité même. Des écoles de fortune, dépourvues de tout. À l’école secondaire (section pédagogique), il y a 300 élèves qui suivent les cours à même le sol. Ici, JRS intervient, entre autres choses, avec le paiement des frais scolaires de tous les élèves. Un appui qui permet de payer les enseignants pour les motiver à assurer, malgré tout, un enseignement de qualité.

Il sied de noter que la création de cette école secondaire au milieu de la cité est l’initiative d’un jeune homme de la région de Minova, un musulman, qui, voyant la souffrance de ces personnes abandonnées et rejetées par tous, avait pris l’initiative d’éduquer gratuitement leurs enfants avec l’aide de certaines personnes de bonne volonté de la cité. Ce jeune est lui-même le "Directeur" de cette école et continue son œuvre grâce, entre autres, à l’appui financier de JRS pour le paiement des enseignants. Il n’a pas de bureau. Cependant, un Monsieur, qui a sa petite maisonnette juste à côté de l’école, lui prête cette maisonnette, qui n’a qu’une petite chambre, entre 8h00 et 12h00, pour recevoir les enseignants et régler, le cas échéant, certaines questions administratives. Incroyable, mais vrai !

À Minova, les scènes de désolation sont légion, telle cette petite fille devant leur "hutte" en train de faire la lessive avec très peu d’eau (déjà sale), sans savon, à côté de sa maman, enceinte, assise par terre et entourée de ses quatre autres enfants dont visiblement l’âge varie entre 3 et 6 ans ; ou la scène de cette maman avec ses six enfants, dans leur "hutte", en train de piler le pondu et faire la cuisine sans huile ni quoi ce soit d’autre ; le tout, dans une fumée dense qui envahit toute la hutte…

Il y a beaucoup de choses que l’on peut raconter sur Minova. Mais, je voudrais m’arrêter ici pour partager avec vous trois conclusions qui s’imposent.

Premièrement, je crois que nous parlons très facilement de lieux-frontières, de réfugiés et de personnes déplacées internes, sans vraiment savoir de quoi il s’agit. Nous parlons comme des livres. Mais, toucher du doigt cette réalité peut aider à mieux cerner le problème et, peut-être, à voir les choses autrement

Deuxièmement, à l’instar de la 36ème Congrégation Générale (voir "Témoins d’amitié et de Réconciliation. Un message et une prière à l’intention des Jésuites vivant dans des zones de guerre et de conflit", il sied de rendre un vibrant hommage aux Nôtres qui sont engagés à Minova et à Masisi où il y a encore des camps beaucoup plus étendus.

Troisièmement et plus important et plus urgent, je voudrais lancer ici le cri d’un cœur brisé : que nous puissions nous mobiliser pour aider, tant soit peu, nos frères et sœurs de Minova. Concrètement : (i) Que ceux qui travaillent dans nos écoles invitent les élèves et les enseignants à donner ce qu’ils ont en trop : stylo, cahier, uniformes déjà utilisés, vêtements,  chaussures, savon, etc. ; (ii)  Que nos communautés apostoliques et nos maisons de formation fassent de même ; qu’elles se mobilisent aussi pour donner ce que les individus, la communauté et les institutions ont en trop : savon, vêtement, stylo, cahier, manuel scolaire, chaussures, etc. Tout ce qui peut servir aux personnes dépourvues de tout.

Chaque communauté ou institution (collège, centre social, paroisse) pourrait réserver un espace, jadis appelé "cercueil", où l’on déposerait continuellement ce que l’on compte donner. Un comité ad hoc se chargera de recueillir régulièrement ces dons pour les acheminer régulièrement à Goma chez les Nôtres qui pourront alors les distribuer régulièrement dans les camps. Tous les jours, il y a des vols sur Goma. 

Nous ne devons pas attendre Noël et Pâques pour poser ces gestes de solidarité envers les personnes qui souffrent. La souffrance n’est pas question saisonnière ; une question de temps. Notre solidarité soit être permanente, constante et soutenue.

 Voilà, chers Compagnons, quelques considérations sur le partage de mes "désolations" et mes "consolations" à l’issue de mon séjour à l’Est de notre pays. 

En attendant que nous puissions nous attaquer à la racine des maux qui sont à la base de cette misère inacceptable de nos frères et sœurs, nous devons avoir la "parrêsia" d’agir localement pour ne pas toujours attendre de l’aide venant d’ailleurs.

mis en ligne le 18 décembre 2018

 

Evaluer cet article
(0 votes)
Lu 350 fois

Laisser un commentaire

Assurez-vous que vous entrez les informations obligatoires (*) l'endroit indique. Code HTML n'est pas autorise.

Bonne Visite

 

L'Africain

Rue L. Bernus 7

6000 Charleroi

+32 71 313 186

This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

NEWSLETTER

Bonjour, Veuillez entrer vos données pour vous inscrire à la newsletter.
captcha 
Merci pour votre inscription.