Wednesday, 29 November 2017 14:52

L'authenticité et la conscience nationale sous MOBUTU

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L’authenticité et la conscience nationale congolaise sous MOBUTU

 

Par Alain Flavien N'KISI SJ
Doctorant en histoire

À la fin de la première décennie des indépendances, les pays africains ont voulu se démarquer des influences occidentales, cherchant à adapter leurs institutions à l’évolution de la mentalité et aux réalités africaines. Ils vont tenter d’affirmer leur identité propre. La RD Congo, devenue dans la foulée Zaïre, a ouvert la voie avec sa politique de l’authenticité.[1]

Antériorité du nationalisme congolais à l’authenticité

Si le terme d’authenticité fut employé au début de la décennie 70, dix ans après les indépendances africaines, l’idée du nationalisme lui était antérieure. Avant l’indépendance, les intellectuels catholiques du groupe de Conscience Africaine, auquel appartenait le cardinal MALULA, prônaient, dans leur Manifeste de Conscience Africaine, une démarche de réhabilitation des valeurs ancestrales.[2] À l’accession à l’indépendance, l’Église catholique congolaise s’africanisait déjà avant même que le concile Vatican II (1962-1965) n’exprime la volonté d’inculturer le message chrétien. Le cardinal MALULA avait parlé d’une Église congolaise dans un État congolais.[3]

Les laïcs chrétiens n’acceptaient pas une certaine forme de tutelle dépassée et désiraient prendre leurs responsabilités, tout en reconnaissant l’autorité du magistère de l’Église. Ils aspiraient non seulement à voir leur personnalité reconnue mais aussi à être plus eux-mêmes comme chrétiens, dans la ligne de leur acquis culturel. Ces aspirations nouvelles ont poussé la hiérarchie catholique à souligner la nécessité d’une authentique promotion du laïcat.[4]

L’élite congolaise n’était pas indifférente à l’authenticité. Elle reprochait à l’Église d’être trop dépendante de l’Église occidentale, d’être trop liée aux puissances financières extérieures. Le Professeur MABIKA KALANDA développa les principes de l’authenticité dans son essai "La remise en question, base de la décolonisation mentale", paru en 1967. Il y défendait les valeurs ancestrales.[5]

La vision politique du recours aux valeurs africaines favorisait l’avènement d’une  église tout à fait africaine. Une église au visage africain enlèverait la connotation occidentale qui rappelait le passé colonial. L’église congolaise deviendrait indépendante financièrement dans un  Congo politiquement et économiquement indépendant.[6]

Sur le plan politique, l’idéologie nationaliste a commencé dès l’année 1966. Elle est marquée par la réappropriation du secteur économique et la dénomination de certaines villes : "L’heure des sacrifices nationaux a sonné et précède le jour où nous serons fiers d’être nous-mêmes, d’agir en tant que tels. Cette vision noble d’un avenir qui nous appartiendra totalement dans la liberté doit regrouper toutes les forces nationalistes et révolutionnaires de la République autour du gouvernement".[7] Le régime était animé de la volonté d’affirmer l’identité congolaise, de rompre avec la colonisation à travers le recours aux valeurs ancestrales. C’est la doctrine de l’authenticité qui sera proclamée en octobre 1971.

Deux acceptions différentes de l’authenticité

Idéologiquement, "l’Authenticité est une prise de conscience du peuple zaïrois de recourir à ses sources propres, de chercher les valeurs de ses ancêtres afin d’en apprécier celles qui contribuent à son développement harmonieux et naturel. C’est le refus du peuple zaïrois d’épouser aveuglément les idéologies importées. C’est l’affirmation de l’homme zaïrois ou de l’homme tout court, là où il est, tel qu’il est avec ses structures mentales et sociétales propres". C’est la prise de conscience de la personnalité profonde du Zaïrois qui gît sous le personnage superficiel et acculturé par l’Occident. C’est aussi le recours aux traditions socio-politiques pour guider l’action d’aujourd’hui.

Toutefois, le thème de l’authenticité suscita de l’incompréhension et fut source de difficultés au sein de la société congolaise. L’authenticité devait se traduire par des actes spectaculaires : changements terminologiques (noms des personnes et des lieux), vestimentaires (abandon du costume et de la jupe), culinaire, musical et des éphémérides (adoption d’un nouveau calendrier qui ne reprend pas les fêtes religieuses). 

La question concernait la portée pratique et le sens réel de la politique d’authenticité menée par MOBUTU. L’idéologie de l’authenticité s’est réduite aux manifestations apparentes (révolution terminologique, vestimentaire, musicale, culinaire) sans atteindre l’homme congolais qui ne s’est pas imprégné des valeurs réelles de la culture congolaise. Il ne s’est pas approprié l’héritage des valeurs ancestrales qu’il n’a pas su intégrer dans son agir politique. Bien au contraire, la solidarité ancestrale a cédé la place à l’appropriation des biens de la communauté par la minorité dirigeante. La dictature a remplacé le rôle de garant de la communauté[8].Le régime MOBUTU a installé un système qui a créé une bourgeoisie indigène, laquelle utilisa l’appareil de l’État à son profit. Cette bourgeoisie défendait ses intérêts propres au détriment de ceux des masses populaires.

La véritable aliénation culturelle se situait moins au niveau des prénoms, du costume que dans les richesses énormes que les membres du régime accumulaient à l’étranger. Les dirigeants investissaient dans les pays occidentaux, s’y rendaient pour les soins médicaux et y envoyaient leurs enfants pour les études. Ces pratiques n’étaient pas conformes à l’esprit des traditions africaines. Les chefs traditionnels n’étaient pas des parasites sociaux. L’aliénation culturelle de la classe dominante zaïroise, c’était plutôt l’aspiration qui la poussait vers un mode de consommation grand-bourgeois alors que le pays n’avait qu’un faible niveau de production et des structures économiques déséquilibrées. Tant que des aspirations de cette nature motivaient la politique du régime, le changement au plan vestimentaire, celui des noms et autres mesures restaient des masques derrière lesquels les rares privilégiés tentaient de cacher leur vrai visage.[9]

L’instrumentalisation des valeurs ancestrales entraîna des difficultés. Pour le régime, l’authenticité,  recours aux valeurs ancestrales, signifiait d’abord que la personne du Chef soit sacrée et donc intouchable, irréprochable. Les libertés garanties dans le Manifeste de la N’Sele, charte du Parti,  ne devaient pas conduire à l’anarchie comme dans la première république. D’où l’obligation pour les dirigeants de veiller à ce que l’autorité de l’État ne soit ni contestée ni soumise aux groupes, qu’ils soient d’intérêts ou d’opinions (Manifeste de la N’Sele).

La conception autoritaire du pouvoir, qui se dessinait déjà, trouvait son assise sur l’authenticité présidentielle. Le principe de l’authenticité africaine voulait qu’il n’existe qu’un seul parti national conforme aux traditions du continent africain, selon lesquelles le peuple obéit à l’autorité d’un seul Chef. En effet, "dans la tradition africaine, affirme MOBUTU, il n’y a jamais deux Chefs, il y a parfois un héritier naturel d’un Chef ; dans aucun village africain il n’y a jamais eu deux Chefs".[10] Aussi, MOBUTU s’arrogea-t-il le droit de détenir tous les pouvoirs d’une manière absolue, tout en étant, à l’instar d’un monarque, inviolable.[11] Toutes les décisions politiques trouvèrent donc leur fondement dans la philosophie de l’authenticité. Des mesures qui, parfois, ont contredit l’idéal de départ, la reconstruction de la Nation. Certaines de ces décisions ont plongé le pays dans une crise générale. C’est le cas du partage des entreprises étrangères nationalisées entre les dirigeants.

Le sensationnel qui entourait l’authenticité était l’aveu de l’échec de son objectif, la construction d’une nation typiquement congolaise. Ce n’est pas tant la mise en pratique de mesures prises dans le cadre de l’authenticité, qui importait au régime, mais la sensation qu’elles devaient provoquer. Le peuple devait être convaincu ou, à tout le moins, intimidé, par de vastes campagnes de propagande. Tous les mass-médias centralisés au département de l’Orientation Nationale étaient mis en œuvre. Même hors de périodes de tension, ils ressassaient quotidiennement les mêmes slogans, les mêmes thèmes à l’égard du Guide Suprême.[12]

La hiérarchie catholique dénonça cette conception de l’authenticité. Elle salua avec ferveur les recherches et le mouvement de recours aux valeurs originales qui caractérisent le peuple congolais. L’Église catholique soutenait l’importance de la lutte contre le mimétisme de l’Occident et pour la revalorisation de l’histoire et de la culture des sociétés africaines.[13]

L’authenticité devait être un effort de développer un sens national patriotique pour susciter la fierté nationale et la responsabilité civique, de recherche d’identification avec l’héritage africain, d’intégration politique contre le particularisme et le tribalisme. C’est un effort de réflexion sur l’avenir et les conditions d’un développement harmonieux dans le contexte africain.[14] 

A travers l’authenticité, MOBUTU a imposé une conscience nationale fragile. En prenant le pouvoir, il visait à sauvegarder l’unité grâce à laquelle l’indépendance fut acquise. Quand MOBUTU prit le pouvoir, le Congo devait faire face à un éventail de menaces à la sécurité nationale, au sens large : risque de guerre civile, risque de sécession, reconstruction de l’État, redressement de l’économie, unification du pays. Les tendances dictatoriales trouvaient ici une justification. Un pouvoir fort était nécessaire à la stabilité politique du pays et pouvait relever ces défis dans le contexte de l’époque.


C’est la raison de la suppression des partis aux couleurs tribales et la création d’un mouvement qui devait rassemblait tous les Congolais, le Mouvement Populaire de la Révolution. Ce mouvement, devenu Parti-État, fut l’instrument par lequel le régime a imposé sa dictature.

Conclusion.

Dans la pratique, l’authenticité n’a pas atteint ses objectifs. La conscience nationale a volé en éclat, en dépit de quelques survivances : actuellement, le gouverneur de province doit être originaire de cette province mais on se reconnaît Congolais devant le Rwandais, le Belge, l’Angolais, et surtout quand il est question de préserver l’intégrité territoriale. En fait, MOBUTU a forgé la conscience nationale pour asseoir son pouvoir. Durant son règne, craignant un coup d’État militaire, MOBUTU opéra une purge dans l’armée des officiers non originaires de sa province. Les violences interethniques dans le Kivu, l’épuration ethnique des Kasaïens au Katanga dans les années 1990 sont des faits qui révèlent la précarité de la conscience nationale "mobutiste".

Comme LUMUMBA, MOBUTU était partisan d’un Congo unitaire mais peut-être pas pour les mêmes motifs. Ceux de LUMUMBA étaient purement doctrinaires et sociaux. Quant à  MOBUTU, c’est, sans doute, la formation acquise dans la Force Publique qui a inspiré son sens unificateur. La Force Publique était cohérente et mieux organisée, avec une longue tradition d’éducation civique. Ses membres étaient recrutés de tous les coins du pays. L’Armée était encore le seul corps organisé.[15] 

En outre, originaire d’une région frontière où les tribus sont morcelées, MOBUTU ne disposait pas d’appui d’une des grandes tribus traditionnelles de la société congolaise. Toutes velléités tribalistes étaient inconcevables pour quelqu’un qui désirait s’imposer sur la scène politique congolaise. Il n’était pas un chef naturel d’une tribu envers laquelle les autres manifesteraient aussitôt leur antagonisme, au risque de réveiller les forces centrifuges du pays. C’était, pour lui, une force dont d’autres, avant lui, ne disposaient pas.

Du fait de l’antagonisme entre grandes tribus, les autres tribus, Luba et Lulua, Kongo et Mongo de l’Est ou de l’Ouest, pouvaient accepter son autorité et d’autres pouvaient collaborer, sincèrement ou non, avec lui : il n’appartenait ni aux uns ni aux autres. Néanmoins, le tribalisme n’a pas disparu totalement bien qu’il fût atténué. Pour son pouvoir, MOBUTU  joua la carte ethnique et celle de l’unification du pays.

MOBUTU a bien utilisé ses atouts pour réunir toutes les tribus en un ‘Parti National unitaire’ dont il était le Président Fondateur, pour supplanter le tribalisme sur toute l’étendue du territoire national et donna l’impression de créer une conscience nationale.[16] 

 

 

Alain Flavien N'KISI, doctorant en histoire

Faculté de Philosophie, arts et lettres

Université Catholique de Louvain

Louvain-la-Neuve

 

 

[1] Colette BRAECKMAN et alii, Congo Zaïre. La colonisation- l‘indépendance-le régime MOBUTU-et demain ? Bruxelles, GRIP, 1989, p. 108.

[2]Gauthier de VILLERS, Histoire du politique au Congo-Kinshasa. Les concepts à l’épreuve, Louvain-la-Neuve, Académia-L’harmattan, 2016, p.106.

[3]Pourquoi je suis chrétien ? Dialogue-vérité avec Joseph MALULA, Archevêque de Kinshasa in Zaïre. L’Hebdomadaire de l’Afrique centrale, n°13, 4 novembre 1968, p.17, repris aussi dans Œuvres Complètes du Cardinal MALULA, volume 2, p. 75-80.

[4]Actes de la VIIème Assemblée plénière de l’épiscopat du Congo, du 16 au 24 juin 1967, Kinshasa, Edition du Secrétariat Général de l’Épiscopat du Congo, 1967, p. 20-22. 

[5] Marc QUAGHEBEUR (sous la direction de), Papier blanc, encre noire. Cent ans de littérature francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi). Bruxelles, Cellule ‘Fin de siècle’, 1992, p. 45.

[6]Pourquoi je suis chrétien ? Dialogue-vérité avec Joseph MALULA, Archevêque de Kinshasa in Zaïre. L’Hebdomadaire de l’Afrique centrale, n°13, 4 novembre 1968, p.17, repris aussi dans OCCM, volume 2, p. 75-80.

[7] Joseph MOBUTU, Discours, allocutions et messages, Discours du 24 décembre 1966, volume 1, p.164.

[8]Comité Zaïre, op. cit., p. 90.

[9] Comité Zaïre, Zaïre. Le dossier de la recolonisation, Paris, L’Harmattan- Bruxelles, Vie ouvrière, 1978, p. 90-91.

[10]Joseph MOBUTU, Discours, allocutions et messages, volume 2, pp. 104-105.

[11] Jean-Claude WILLAME, L’Automne d’un despotisme. Pouvoir, argent et obéissance dans le Zaïre des années quatre-vingt. Paris, Karthala, 1992, p. 17.

[12] Comité Zaïre, op.cit., p. 93.

[13] L’Église au service de la nation zaïroise. Actes de la XIème Assemblée plénière de l’Épiscopat du Zaïre, du 28-2 au 5-3-1972 : L’Église au service de la nation zaïroise, p.87 ; Comité Zaïre, op.cit ., p. 90.

[14] L’Église au service de la nation zaïroise. Actes de la XIème Assemblée plénière de l’Épiscopat du Zaïre, du 28-2 au 5-3-1972 : L’Église au service de la nation zaïroise, p.33-34.

[15]Ministère des Affaires Étrangères à Bruxelles, Archives diplomatiques belges : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léopoldville, 1969 ; voir aussi Cité d’Afrique du 1er avril 1960 et Courrier d’Afrique du 4 avril 1960, cité par Jules CHOMÉ, La crise congolaise. De l’indépendance à l’intervention militaire belge (30 juin-9 juillet). Éditions de Remarques congolaises, Bruxelles 1960, p.65.

[16]Ministère des Affaires Étrangères à Bruxelles, Archives diplomatiques belges : Rapport de l’Ambassade de Belgique à Léopoldville, 1969.

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