Anicet MOBE : oraison funèbre

par Elikia M'BOKOLO

Anicet, Anicet MOBE !

Je te parle ici, devant tous, pour la dernière fois.

J'étais à Abidjan quand Marna Evelyne, ta sœur, mon épouse, qui s'est toujours souvenu t'avoir connu aussi quand tu étais conseiller d'éducation au Lycée Sacré-Cœur de Kimwenza dans notre belle ville de Kinshasa, j'étais là-bas quand Evelyne m'a annoncé ta mort. On s'entendait mal, car les lignes étaient mauvaises. Moi de dire : "Anicet ? Oui, je sais qu'Anicet est malade. Il me l'a dit. Il a dit que c'était très grave. Nous irons le voir à mon retour d'Abidjan... " Elle : "Non, il ne s'agit pas de maladie ! Je te dis qu'Anicet est mort ! Il vient de mourir à l'hôpital... "

Silence. J'ai immédiatement senti que je perdais pied.

Silence et, également, tristesse, émotion, colère aussi : "Quoi ? Mais qu'est-ce qui se passe avec nous, Congolais, ici dans l'émigration comme là-bas au pays ? Nos petits, ros jeunes sont en train de mourir avant l'heure, les uns après les autres ! Hier, ici même à Paris, nous avons pleuré Désiré Bolya, fauché par la camarde à seulement 53ans. Aujourd'hui, c'est Anicet ! Mais, qui donc sera là, lorsque viendra notre tour, pour nous enterrer, pour témoigner de ce que nous avons été, pour expliquer ce que nous avons voulu, pour rendre compte de ce que nous avons fait ?"

Je veux maintenant dire comment un jeune kinois, bouillonnant d'initiative, est entré en relations si étroites avec moi, un vétéran à la tête froide, réputé —je ne sais pourquoi—, être inaccessible. A regarder en arrière, je serais tenté de croire qu'il était presque écrit d'avance que nous nous rencontrerions : il était impossible que nous ne nous rencontrions pas.

C'était dans ces années turbulentes, les armées 1980-1990, quand nous, intellectuels zaïrois, comme on disait alors, étions persuadés que le Congo allait enfin sortir de sa torpeur, se libérer des fers ficelés autour de lui, s'affranchir de l'opium dispensé à grande échelle par les services de l'État, se défaire enfin de la prison politique, juridique et intellectuelle bâtie autour de lui par la Deuxième République. Par cette libération, croyions-nous, le Congo devait prendre, le Congo allait prendre sa part légitime de la construction d'un monde nouveau, un monde meilleur, un monde de liberté et de solidarité. C'est de cette conviction intime, de cette volonté tenace que nous débattions ensemble dans les amphis, les salles de réunions et, bien sûr, les fameux bistrots de Bruxelles, de Namur, de Louvain-la-Neuve et d'ailleurs en Belgique.

Je n'ai pas manqué de te remarquer dès ces instants. Un grand gaillard, kalos k'agathos, comme disaient les anciens Grecs, "bien fait de sa personne et bien fait de sa tête et de son cœur". Un grand gaillard à la parole posée, qui ne s'encombre pas de ces interminables rumeurs qui pourrissent la société congolaise : "Baz 'oloba boye, Oyokaki sango e'zotambola mikol'oyo na mboka ? Keba na makambo ez'osalama... " " On raconte ceci. As-tu entendu les nouvelles du pays ? Attention à ce qui se passe ! " Biloba loba, les rumeurs, ça n'a jamais été pour toi, si vigilant face aux intoxications dont notre société regorge et contre lesquelles Franco Luambo Makiadi, que tu connaissais par cœur, a essayé de nous prémunir ! Anicet, mwana mboka, mwana Kin, qui sait parler des faits, je veux dire des impasses, des blocages, de la banalisation des crimes dans notre pays, avec la précision d'un chirurgien, avec la nécessaire profondeur d'un intellectuel, avec la chaleur inévitable d'un patriote amoureux de son pays.

Lassé de la Belgique et de la cécité de tant de Belges face aux crimes du colonialisme léopoldien et face au conservatisme tatillon de ses successeurs, tu as ensuite décidé à juste titre de gagner Paris.

Tu es venu me voir à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, ce haut lieu des savoirs, anticonformiste, généreux et exigeant. Tu y étais à ta vraie place, reconnu par tes camarades et par tes maîtres. Ton Diplôme d'Études Approfondies était évidemment excellent. Nous nous sommes battus tous les deux pour que tu obtiennes une année de bourse du Centre National du Livre. Pas facile, pas donné, mais, bien sûr, tu l'as emporté haut la main. Hélas, la crise économique n'a pas tardé à toucher la France à son tour : réduction et fermeture des lignes budgétaires, finies les bourses.

Comment, dès lors, faire une très bonne thèse de doctorat sans la quiétude qu'assure une bourse régulièrement versée ? Une thèse de doctorat se doit d'être excellente, sinon il faut y renoncer ! Je t'ai expliqué que, dans ces conditions imprévues, tu n'avais pas besoin d'avoir soutenu une thèse de doctorat pour être un intellectuel ! "Si le justement fameux Karl MARX a passé brillamment un doctorat de philosophie, cela n'a pas été le cas ni de LÉNINE, ni de MAO TSE TOUNG, ni de Frantz FANON, ni d'Aimé Césaire, ni de KWAME NKRUMAH, ni de Patrice Lumumba et j'en passe : "Ce ne sont pas les diplômes, t'ai-je dit, qui assurent la condition d'intellectuel ! Assume ta position et ta fonction d'intellectuel par tes écrits, par tes prises de parole, par tes engagements sur toutes les lignes de front de notre combat pour un Congo meilleur dans un monde plus juste. Fais cela, tu en verras les effets ! "

Te voilà donc devenu progressivement journaliste. Tes écrits, tes analyses, tes prises de positions inlassables parlent aujourd'hui pour toi et parleront encore demain pour toi. Ils parlent et parleront longtemps, ils porteront témoignage de l'homme que tu as été, du camarade que nous avons admiré et aimé et dont la compagnie chaleureuse et entraînante, sans cesse sollicitée, nous manquera désormais à jamais.

Tu as su te faire historien pour analyser sans complaisance le passé et le devenir de notre pays. Car, tu croyais avec moi à notre proverbe : "Soki oyebi epayi owuti te, ndenge nini okoyeba epayi oza kokende ?  Si tu ne sais pas d'où tu viens, comment saurais-tu où tu es en train d'aller ? " Nous avons eu, jusqu'à peu, des entretiens interminables, chaleureux et féconds, souvent le dimanche au téléphone, sur ce lourd passé et sur ses implications dans la condition actuelle des Congolais. C'est " Un passé qui ne passe pas ". Un passé que nous devons impérativement connaître pour nous en débarrasser et tourner définitivement la page.

Tu as su être tout autant un politologue et un " social-scientist " tous azimuts, à l'écoute attentive de toutes les pulsations de notre pays. Tu ne cessais d'analyser sans complaisance l'état du Congo. Sans cesse, tu portais en toi et tu affichais la douleur nécessaire du véritable intellectuel, inévitablement et constamment tiraillé entre "le pessimisme de l'intelligence et l'optimisme de la volonté", pour citer ton ami, l'Italien Antonio GRAMSCI.

Ta question, notre question était et reste celle-ci : "Le Congo, notre Congo, changera-t-il ? Quand ? Comment ? Par quelles voies ?"

Évidemment, ayant beaucoup milité par ailleurs, tu ne pouvais pas ne pas faire partie du groupe D.E.F.I.S, ce groupe que nous avons fondé ensemble, avec détermination, au milieu des turbulences excitantes qui ont emporté, sans regret pour nous, la Deuxième République et qui ont vu s'installer, au milieu de tant d'incertitudes, la Troisième République en terre congolaise.

Le moment venu, d'autres que nous, parleront et écriront en compétence, avec honnêteté et lucidité, de ce qu'a été DEFIS. Avec toi, avec Baudouin BOTSHO, Grégoire KADIAYI, Ngandy KASSENDE, José KAZADI, Jean LUSILU, Romain MBIRIBINDI, Jean MIANKEBA, Alfred et Ida SHANGO, avec le regretté MWAMBA BAPUWA, avec Marie-Andrée DELBE, le pasteur Philippe KABONGO et Fanny KAPAYI, avec Claude Lomama, Freddy MAMBU, Jean-René NTEDI et Armand PHUATI, avec Maître NIMY et MWAYILA SHIYEMBE, avec nos nombreux compagnons de route, dont plusieurs sont ici présents et avec d'autres encore, nous avons voulu faire et nous avons effectivement fait une chose incroyable, une chose rare, exceptionnelle, au Congo et parmi les Congolais.

Car, notre société congolaise semble prendre un malin plaisir à se diviser en une multitude de groupes hostiles, attachés à s'exclure, déterminés à se haïr, au moment même où le pays a besoin d'union. L'origine géographique et administrative, la langue, les soi-disant "traditions", la religion ou plutôt la multitude des chapelles et des dénominations religieuses, l'ethnisme, le régionalisme et le provincialisme, les affiliations politiques partisanes, tout est bon à prendre pour dresser des murs entre nous, pour entretenir des inimitiés irréconciliables, tout est bon à prendre pour paralyser notre énergie créatrice, qui se doit d'être collective si elle veut être efficace...

Or, DEFIS s'est voulu et a été tout autre chose. DEFIS, en un mot, s'est construit en une fraternité intellectuelle et politique, chaleureuse, exigeante, implacable ! Aucune autre condition, pour en faire partie, que la volonté explicite, librement énoncée, d'œuvrer au véritable changement au Congo. Rien de contraignant, sinon le respect scrupuleux de vivre et de travailler ensemble dans un groupe de combat. Aucune exigence autre que la solidarité et la participation active aux nécessaires réflexions en vue de bâtir les stratégies alternatives en vue du changement radical de notre pays. Oui, je dis bien "le changement radical" !

Nous pensions que le Congo devait changer et qu'il allait changer. Pour que ce changement fût effectif, il fallait en réunir les conditions. Nous, à DEFIS, n'avons jamais cru qu'un homme ou une femme, faiseur de miracles proclamé ou autoproclamé, puisse d'un coup de baguette magique changer le Congo ! Notre pays était alors ce qu'il est encore aujourd'hui : un nœud d'enjeux multiples et contradictoires ; un carrefour d'appétits voraces et insatiables ; une véritable jungle, dominée par la rapacité de carnassiers gourmands, à la faim visiblement impossible à assouvir, tous qu'ils soient nationaux ou étrangers, et de quelque bord politique qu'ils se réclament, tous dis-je devenus très habiles à enfermer le peuple congolais dans le cercle vicieux de la pauvreté —que dis-je ?- dans le cercle vicieux de la misère, de l'ignorance, du désespoir, ce cercle vicieux destiné à briser, évidemment, l'énergie créatrice nécessaire à un véritable changement...

Anicet, ta simplicité, ta discrète modestie, ta disponibilité légendaire, couplée avec une rigueur intellectuelle impeccable, une exigence morale intransigeante, une foi justifiée dans notre avenir commun, voilà ce que tu as été, voilà ce que tu es, voilà ce que tu resteras pour nous.

Adieu, Anicet MOBE FANSIAMA, notre camarade, notre ami, notre frère.

 

Que la terre de France, qui sait être si accueillante et qui l'a été pour toi, te soit légère... à jamais !

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