La ségrégation des métis du Congo belge et du Ruanda-Urundi, une affaire d’état

par ASSUMANI BUDAGWA

Mesdames et Messieurs, Honorables Parlementaires, Chers amis, je vous salue.

Comme il a été dit dans la présentation, je suis l’auteur de l’étude intitulée "Noirs-Blancs, métis, la Belgique et la ségrégation des métis du Congo belge et du Ruanda –Urundi, 1908-1960". Dans le cadre de cette rencontre autour de la problématique des métis issus de la colonisation belge en Afrique, il m’a été demandé de présenter brièvement un aspect méconnu, oublié sinon occulté de cette problématique, un aspect pourtant central : la ségrégation ciblée des métis.

Mes recherches m’ont convaincu que la problématique des métis, et plus fondamentalement la ségrégation des métis du Congo belge et du Ruanda Urundi, était une véritable affaire d’État.

 Mon exposé portera sur :

 -         L’origine du débat sur la question des métis

-         Une affaire d’État

-         L’indifférence juridique

-         L’indifférence éducative

 1.     L’origine du débat belge sur la question des métis

La question des métis s’inscrit dans le cadre plus large du débat sur les races, et donc de la notion sous-jacente de la pureté des races, que l’on peut faire remonter au congrès universel des races qui eut lieu  à Londres en 1911.

Elle s’inscrit également dans le cadre de la gestion des ressources humaines de l’administration coloniale : on peut citer à cet égard le Congrès Colonial de Gand de 1913 où la question des métis fut rapidement évoquée en marge de celle des "Blancs aux colonies", le Congrès Colonial International de 1923 où le docteur DRYEPONDT présente une courte note sur ce qui n’était qu’un "accident" somme toute compréhensif, attribuable au célibat et aux effets inattendus du soleil tropical.

De nombreux débats eurent lieu également de la part de scientifiques, juristes, voire religieux, dans des institutions comme l’Institut Royal Colonial belge où s’exprima, en 1930, le Professeur Pierre NOLF, Ministre des arts et des sciences dans le gouvernement THEUNIS.

Prétendant se fonder sur "l’étude des lois de l’hérédité", ce médecin définissait le mulâtre comme "le dépositaire de caractères blancs et de caractères noirs juxtaposés, entre lesquels aucune fusion ne s’opère" (1).

Poursuivant son analyse, il affirmait que les "métis, n’étant d’aucune des deux races, forment un élément social instable et mécontent" (2) et de tirer la sonnette d’alarme face à une "une grave menace pour l’avenir de la race blanche, qui ne restera capable de remplir la mission civilisatrice qu’à la condition de préserver la qualité de son sang" (3). 

Le danger potentiel représenté par les métis avait déjà été évoqué en 1913 par Joseph PHOLIEN, à qui j’attribue la paternité de la doctrine coloniale sur les métis : ce juriste, qui deviendra chef du gouvernement de 1950 à 1952, avait qualifié les métis  d’"éléments peu moraux pouvant devenir très vite dangereux" et qu’il importait "d’en diminuer le nombre" (4).

Les instances ecclésiastiques aussi avaient condamné très tôt  les unions entre les Blancs et des femmes noires ; à ce propos, je ne résiste pas à vous lire, comme exemple, la condamnation formulée en 1914 par le Père Jésuite Arthur VERMEERSCH, sous forme d’une métaphore militaire filée, agrémentée de figures de style dignes d’un disciple de CICÉRON : "A prendre une concubine noire, on subit une défaite. Quelques prétextes sont ajoutés pour colorer la capitulation. Pour la colorer, mais de quelles couleurs ! N’est-ce pas une honte d’accepter la prévarication pour des avantages temporels ? On ne transige pas avec le devoir. L’honneur chrétien est un honneur militaire : il nous dit de mourir, plutôt que nous rendre à l’ennemi. Et à ce moment s’évoque à mon regard la mission coloniale : mission de conquête, s’il en fut ; mission de conquête sur la matière et sur la sauvagerie. Elle réclame toute notre force, notre vigueur. Confiée à des vaincus, pareille mission est-elle en de bonnes mains ?" (5).

Bref, le terrain était prêt pour élaborer la doctrine coloniale envers les métis et l’occasion se présenta sous la forme du congrès international qui allait se tenir en marge de l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1935 : le titre était désormais sans ambiguïté : "Congrès pour l’étude des problèmes résultant du mélange des races".

Il révélait clairement que l’état colonial belge devait prendre conscience que les métis représentaient un problème et qu’il était impératif d’y apporter des solutions.

Le congrès s’ouvrit par une allocution de Paul CROCKAERT, ancien Ministre des Colonies mais aussi président de l’Œuvre de Protection des Mulâtres.

Reprenant les arguments avancés précédemment par les scientifiques, les juristes et les religieux, il rappelait d’abord que "sans doute aucune race n’est probablement pure" mais soulignait néanmoins que les différences de couleur de la peau, de cheveux, etc. s’étendaient "aux aptitudes intellectuelles et aux qualités morales" ; le peuple civilisateur devait être bon et généreux envers le peuple civilisé mais la sagesse et la vertu exigeaient de  "se garder du métissage, le décourager, voire l’empêcher par tous les moyens efficaces" (6).

On atteindrait ainsi trois objectifs hautement désirables : éviter aux "métis de pâtir d’une composition indésirable du sang, garantir l’avenir de la race blanche en Afrique et le respect de la race noire".

Beaucoup plus radicaux furent les propos tenus, lors de ce même congrès, par le fasciste et antisémite Robert KETELS, fondateur de la maison  d’édition "Le racisme paneuropéen" située à  Bruxelles.

Selon lui, "Pour le Racisme, le mulâtre est un monstre et tout ce qui contribue à le produire est une monstruosité, non seulement la conjoncture, mais surtout l’idéologie ambiante, complice ou cause directe. Le métissage est pour la race une cause de régression et de désagrégation" (7).

2.      Une affaire d’État.

Par sa double casquette d’homme d’État et de président d’une œuvre de charité dédiée aux métis, l’intervention de CROECKART hissait la problématique des métis au rang de question d’État et comme telle, elle fut tour à tout  débattue au sein de la Commission Permanente pour la Protection des Indigènes ou CPPI, du Conseil Colonial, de la Conférence des évêques, des Conseils du Gouvernement Général ou Provincial et plus particulièrement de deux  commissions ministérielles créées pour étudier cette  épineuse question et proposer des solutions ou des attitudes à adopter.

En 1938, la CPPI formule plusieurs résolutions (8) qui trouvent leurs fondements dans des décrets importants, sur lesquels je n’ai pas le temps de m’attarder ici ; disons brièvement que le décret du 12 juillet 1890 concernait la protection des enfants abandonnés, orphelins, délaissés, trouvés et que celui du 4 mars 1892 autorisait les associations philanthropiques et religieuses à recueillir, dans les colonies agricoles et professionnelles qu’elles dirigeaient, les enfants indigènes dont la loi avait déféré la tutelle à l’État.

L’une des résolutions considérait que "le Gouvernement ne devait favoriser d’aucune manière l’envoi des mulâtres en Belgique", c’est-à-dire le pays du père ; d’autre part "il fallait faire  prévaloir l’intérêt des mulâtres sur les droits de la mère de telle sorte que la seule mauvaise volonté de celle-ci ne puisse mettre obstacle aux mesures que l’intérêt de l’enfant commande".

Et  qui allait décider de l’intérêt de l’enfant ? C’est ce que dit implicitement le point suivant qui préconise que le Gouvernement "s’intéresse aux œuvres qui, au Congo, s’occupent du problème des mulâtres" et cela parce que  "Le problème ne revêt pas seulement un aspect de bienfaisance mais un aspect social et politique".

Ces décrets furent appliqués aux métis avec des conséquences dramatiques qui feront l’objet de l’exposé de Sarah HEYNNSENS sur les métis de l’orphelinat de Save.

En effet ces décrets légalisèrent l’acheminement et le confinement des métis dans des centres tenus par des associations et c’est ainsi que, dès leur plus jeune âge, 4 ans, parfois moins, les métis furent arrachés à leur mère et à leur village natal et parfois par le recours à la force, sans qu’ils ne répondent  aux critères pourtant bien définis d’enfants abandonnés, délaissés, orphelins ou trouvés. 

3.     L’indifférence juridique

Laissant cette fois à François d’ADESKY le soin d’évoquer la question du statut juridique des métis et certaines de ses conséquences dramatiques, il importe de souligner que certains juristes exprimèrent leur stupéfaction devant le fait que "Les lois de la colonie du Congo belge" étaient "muettes sur le statut des mulâtres".

C’est ce que constate Paul SALKIN en 1920 qui préconise qu’en raison de la "dignité de la race blanche" on leur octroie un statut qui les distingue des indigènes", qu’on les regroupe dans des agglomérations qui leur soient réservées et qu’on favorise entre eux des inter-mariages (9).

Près de 40 ans plus tard, les choses n’ont pas avancé d’un pouce comme le constatait un autre juriste, Jean-Paul PAULUS, qui écrivait que "le statut des mulâtres [était] très difficile à déterminer juridiquement parce que la loi n'en parle pas". Et de recommander pour sa part qu’on  fasse "entrer le mulâtre dans une des trois catégories fondamentales : belges, congolais, étrangers" (10).

Mais comment légiférer sur un phénomène que n’avait pas prévu le droit colonial et plus précisément l’auteur de la charte coloniale du  18 octobre 1908  qui avait voulu, dit-on, "maintenir les privilèges de naissance et de race en vue d'assurer la suprématie des Blancs sur les Noirs et les rendre ainsi à même d'exercer le rôle civilisateur qui leur était assigné."

4.     L’indifférence éducative

Bien qu’aucune loi de ségrégation raciale n’ait été promulguée par l’État belge, les métis n’étaient pas admis dans les écoles des enfants blancs. La plupart des enfants métis furent donc instruits dans les établissements pour indigènes gérés par les divers ordres religieux.

Mais devant leur nombre croissant, on décida, dès 1911, qu’il fallait construire des établissements scolaires réservés aux métis mais ce n’est qu’en 1944 que virent le jour les établissements de Lusambo pour les filles et de Kabinda  pour les garçons.

Il faudra attendre 1948, non sans une farouche opposition des parents blancs et même de la très respectable "Ligue des Familles", pour que les métis reconnus soient admis dans les établissements pour Blancs, après avoir passé un examen médical et avoir prouvé qu’ils avaient reçu une éducation à l’européenne.

Les métis non reconnus y furent admis en 1952 en même temps que les enfants noirs dont les parents étaient porteurs de la carte de mérite civique.

5. Conclusion

La question "métis" ou plus précisément la ségrégation des métis qui fait l’objet de ce Jeudi de l’Hémicycle, fut hier, une véritable affaire d’État, pour les raisons que je viens d’évoquer devant vous :

-         Relayant les idéologies racistes de l’époque, l’État colonial belge a perçu le "mulâtre" comme une menace directe au prestige racial du colonisateur blanc  et  donc à la pérennité du régime colonial et des intérêts vitaux qui y était associés. 

-     Dans le but de préserver une stabilité sociale et politique, l’État a relégué très loin au second plan les droits fondamentaux que la Constitution octroie d’habitude aux enfants et notamment aux enfants abandonnés ou en situation précaire pour se focaliser sur la nécessité de contrôler et surveiller les métis devenus adultes au sein de  leurs associations ou mutuelles d’entraide. 

-    C’est ce que révèle le désintérêt total pour le statut juridique du métis et pour son éducation à travers la mise en place de systèmes d’éducation ségrégationnistes. 

-         L’État, par sa politique ségrégationniste ciblée sur les métis, a aussi couvert, en complicité avec l’Église, l’abandon ou la dissimulation des enfants métis nés de certains de ses hauts fonctionnaires, de prêtres ou d’autres dignitaires issus de la noblesse, en retardant ou évitant la recherche de paternité, en autorisant les changements de noms, en confiant la tutelle des enfants sans discernement.

Il est clair aujourd’hui que le véritable ennemi de l’État colonial belge, ce n’était pas les enfants innocents de ses propres agents et citoyens en Afrique mais bien son incapacité à percevoir dans le métissage et les métis le rôle qu’ils pouvaient jouer  pour établir, ou faciliter les liens et une meilleure connaissance entre civilisations en présence. L’ennemi de l’État colonial, c’était aussi l’incapacité apparente à imaginer que le système colonial portait en lui-même les germes aveuglants de sa remise en cause, de son rejet parfois violent et de son autodestruction au Nord comme au Sud.

J’aimerais terminer en disant : Noirs, Blancs, métis qu’importe ? L’amour, l’amitié, le partage et le courage politique font de nous les bâtisseurs potentiels d’une humanité plus fraternelle car hier comme aujourd’hui, le métissage physique ne constitue pas une menace, un horizon qui s’éloigne, il se profile plutôt comme  une espérance qui approche, un indicateur d’un vivre ensemble plus vrai, plus durable qui s’inscrit dans le seul métissage véritable : celui qui nous unit aujourd’hui, à savoir le métissage de l’esprit, le métissage de nos idéaux, de nos valeurs, de nos aspirations, de nos rêves, de nos cœurs, de nos mémoires, de nos amours, de nos chairs.

 Notes : 

(1) NOLF Pierre, Les problèmes des races, in Bulletin des séances de l'Institut Royal Colonial Belge, 1930, volume I (pp. 401-4026), p.423.

(2) NOLF Pierre, Les problèmes des races, in Bulletin des séances de l'Institut Royal Colonial Belge, 1930, volume I (pp. 401-4026), p.426.

(3) NOLF Pierre, Les problèmes des races, in Bulletin des séances de l'Institut Royal Colonial Belge, 1930, volume I (pp. 401-4026), p.426.

(4) PHOLIEN Joseph, Condition juridique et sociale des métis et des indigènes. Publication de la Société Royale d'Etudes Coloniales, n°5, mai 1913, p.1 ou Bul.Soc. Belge d'Etudes Hist. et Sc. 20 : 329-35, 1913.

(5) VERMEERSCH Arthur, La femme congolaise ménagère de Blanc, femme de polygame, chrétienne. Bruxelles, Albert Dewit, 1914. P. 12.

(6) CROKAERT Paul, Discours d'ouverture. Congrès International pour l'étude des problèmes résultant du mélange des races. Exposition Internationale et Universelle de Bruxelles, 1935. Pp. 2-3.

(7) KETELS Robert, Le racisme paneuropéen et la protection des mulâtres. Congrès International pour l'étude des problèmes résultant du mélange des races. Exposition Internationale et Universelle de Bruxelles, 1935. P. 128.

(8) GUEBELS Léon, Relation complète des travaux de la Commission Permanente pour la Protection des Indigènes, 1911-1951. Gembloux, éditions Duculot, 1952. Pp. 548-554.

(9) SALKIN Paul, Etudes africaines. Editions Larcier, 1920. P. 359.

(10) PAULUS Jean-Pierre, Droit public au Congo-Belge. ULB, 1959. P. 343.

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