Témoignage de Madame Marie-Cécile DE ROODENBEEK
                   
recueilli le 4 septembre 2016 par ASSUMANI BUDAGWAJoigne  .

Je témoigne aujourd'hui en lieu et place de ma mère : Madame Marie-Cécile DE ROODENBEEK. Voici son témoignage :

1.      Pourquoi je témoigne :

-     J’ai été invitée par l’Association des Métis de Belgique (AMB) par le biais de Mme Leona VANGANSBERG, une autre métisse membre de l’association Maïsha Yetu.

-  J’ai été encouragée par M. ASSUMANI auteur du livre "Noirs-Blancs-Métis" qui nous a donné une clé de lecture sur ce  qui a été à l’origine de la ségrégation dont j’ai été l’objet. 

   -   J’aimerais donner toute ma reconnaissance aux personnes qui m’ont soutenue dans mes démarches pour retrouver ma famille paternelle et maternelle,  même si elles n’ont pas toutes abouti. 

   -    J’aimerais illustrer  un parcours d’une fille métisse parmi tant d’autres à la recherche de son identité. 

  -   J’aimerais ne plus être considérée comme une orpheline, pire encore comme un enfant de père et mère inconnus. Je souhaiterais  porter le nom exact de l’homme qui est mon père biologique et qui m’a fait placer dans un orphelinat, m’y a oubliée, abandonnée, tout en continuant à aider  cette institution. 

  -     Je me soucie du parcours et de l’équilibre psychologique de mes enfants et de mes petits enfants qui ne cessent de me poser des questions auxquelles je n’ai pas de réponse à donner.

 -     Je souhaite aussi joindre mes efforts à ceux de l’AMB pour que ce sujet tabou et occulté soit enfin ouvertement débattu et que certaines de nos revendications soient prises en considération. 

 -    Avec le poids d’une histoire que l’on m’a imposée, je continue à me reconstruire sans rancœur et sans haine, mais avec un vif désir d’être enfin entendue. 

2.     Circonstances de ma naissance

Je suis née dans le territoire de Lubéro dans la province actuelle du Nord-Kivu. Ma mère se prénommait Thérèse. J’ai appris que c’était une très belle femme.  Elle était originaire de Lubero et appartenait à la tribu des Nande. Elle avait à peine 14 ans, peut-être encore moins, quand j’ai été conçue. Elle travaillait comme aide-ménagère dans une famille de Blancs et mon père l’aurait rencontrée là-bas lors d’un de ses déplacements. Après ma naissance, ma mère fut obligée de fuir la région de Lubero sous la menace.

Mon père était déjà marié et même remarié après le décès de sa première épouse. Il était administrateur de territoire.

Selon ma carte d’identité, je suis née le 9/9/1950, mais après avoir effectué mes recherches,  j’ai découvert que je suis réellement née  le 3/3/1950. Je me pose la question suivante : est-ce que les dates ont été falsifiées pour éviter de confondre mon géniteur ou pour le protéger vu sa fonction ?

À l’âge de six mois, j’ai été arrachée à ma mère pour être placée dans un orphelinat situé à Bunyuka à 17 km de Butembo. Les religieuses ont pris soin de moi, elles ont toute ma gratitude.

3.     Orphelinat de Bunyuka

Il y avait à Bunyuka, le couvent des Sœurs Blanches d’origine hollandaise "Oblates de l’Assomption", un noviciat  des Petites Sœurs noires de la Présentation, un orphelinat pour enfants noirs et une école. C’est là que j’ai fait mes premiers  pas.

En tant que fille de Blanc, j’étais logée dans le couvent des religieuses blanches. Je mangeais la même nourriture qu’elles. Il y avait avec moi deux ou trois autres filles métisses. Nous étions bien soignées, nous mangions bien, mais nous ne pouvions ni jouer, ni parler aux enfants noirs de l’orphelinat ou du foyer d’enfants. Et pourtant en âge de scolarité, nous allions à la même école, dans les mêmes classes qu’eux. La ségrégation commençait avant et juste après les classes.

Sœur Josèphe, la Supérieure, s’occupait particulièrement de moi et des autres filles dont les noms des pères étaient connus. C’était la seule qui pouvait nous punir et elle le faisait fréquemment.

Parfois des personnalités importantes venaient à l’orphelinat nous rendre visite. Les Sœurs nous habillaient, nous paraient : bigoudis dans les cheveux, short colonial, etc.

C’est à l’occasion d’une de ces visites qu’une religieuse m’a dit : "Ton père était ici" mais je n’ai pas immédiatement fait attention à cette information. Ce n’est que beaucoup plus tard que cela a pris un sens : mon père existe. J’ai un papa. Je ne suis pas orpheline.

J’ai appris plus tard que nos mères ne pouvaient pas venir nous rendre visite. On craignait qu’elles nous "volent", nous, les enfants des Blancs. Mais elles venaient souvent de loin, en groupe et s’asseyaient  non loin du couvent afin de nous apercevoir.

Avec le recul, je considère que j’ai été privilégiée par rapport aux autres enfants qui eux, ont été mal traités durant cette époque.

4.     Exil en Hollande, puis en Belgique

Pendant la rébellion "muléliste" au Congo en 1964, les religieuses blanches ont craint pour leur vie. Elles ont décidé de rentrer aux Pays-Bas. Elles ont pris la décision de nous embarquer avec elles. Les deux Sœurs Anne-Marie et Madeleine et moi-même sommes parties en Hollande. À cette occasion, on m’a fait voyager avec des documents de voyage qui mentionnaient la nationalité congolaise.

Je suis restée aux Pays-Bas quelques années, puis les Sœurs nous ont appris que le gouvernement hollandais ne voulait pas de nous. J’ai alors été transférée en Belgique à Neepelt dans un pensionnat. Je passais mes vacances scolaires d’un couvent à un autre.

Mes deux compagnes furent placées dans des familles belges, mais furent traitées comme des bonnes. Elles ne sont plus en vie aujourd’hui.

Je restais seule au couvent sans contact extérieur notamment pendant les vacances ou les weekends. Je me sentais comme une prisonnière.

Je jouais seule et on venait m’appeler aux heures de repas. Cela m’a rendu très solitaire et méfiante. Cet isolement m’a conduite à me replier sur moi-même et je me suis réfugiée dans la prière.

Cependant à 17 ans, je me suis révoltée et j’ai demandé aux Sœurs de me dire qui est ma mère. Pour toute réponse, j’ai  eu droit à une longue litanie de stéréotypes sur les Noirs.

Toutefois, j’ai gardé contact avec des religieuses notamment Sr Mariette (qui a quitté les Oblates), Sr Rose qui est actuellement au Brésil et Sr Joseph, l’ancienne supérieure de Bunyuka  qui est déjà décédée.

Peu avant sa mort, Sr Joseph m’a enfin révélé le secret qu’elle détenait depuis longtemps mais que j’avais appris également par d’autres personnes : le nom réel de mon père.

5.     A la recherche de ma mère

Avec l’aide de quelques amis métis et leurs familles basées au Congo, j’ai entrepris de rechercher ma mère sans savoir comment elle s’appelait ni où elle vivait exactement.

Je suis partie à Goma via Kinshasa. Arrivée à l’aéroport, j’ai été accostée au hasard par  Monsieur Albert NKEZAYO PRIGOGINE. Après avoir écouté mon histoire, il m’a aidée à me rendre à Butembo où j’ai fait la connaissance de M. et Mme VAN NEVEL qui tenaient l’hôtel Oasis.

Mme Madeleine VAN NEVEL est une Congolaise originaire de la tribu Nande comme ma mère. À ma grande surprise, les VAN NEVEL connaissaient mon histoire, les circonstances de ma naissance et de mon envoi à Bunyuka. À ce moment, ils m’ont confirmé l’identité de mon père présumé.

Ma mère aurait séjourné chez eux après ma naissance et leur aurait  confié : "un jour ma fille viendra me chercher".

Malheureusement, je suis arrivée trop tard et les VAN NEVEL m’ont relaté les circonstances de son décès.

Et moi qui aurait tant voulu la rencontrer, l’embrasser, lui dire combien je l’aimais, combien elle m’a manqué, combien de temps j’ai pensé à elle durant toutes ces années. Mais le destin en a décidé autrement.

6.     Les papiers

Je suis entrée en Europe avec la nationalité congolaise et sans acte de naissance. Bien que née d’un père belge, j’ai dû recourir à la naturalisation pour accéder à la nationalité belge après quarante ans. Existe-il quelque part une trace de mon véritable acte de naissance ? Qu’a fait l’État  Belge à l’encontre de cet agent qui a caché mon existence ? Quelle protection pouvais-je espérer de l’État ?

7.     Se reconstruire en permanence

J’ai grandi sans repère. J’ai grandi sans savoir qui je suis. Cela a provoqué des blessures et surtout une vulnérabilité. Je n’ai pas de haine ni de rancœur, car le mal a été fait. L’orphelinat n’était pas la seule alternative pour moi.

J’ai souffert de ne pas connaître la vérité plus tôt, pourtant je côtoyais  des gens qui savaient qui j’étais mais qui étaient tenus au secret ou refusaient de me dévoiler la vérité. J’ai souffert d’être cachée et du fait que ma mère n’ait pas été autorisée à me rendre visite. Je souffre de ne pas savoir  expliquer à mes enfants  et  petits-enfants la vérité.

Mon rêve aurait été de rencontrer ma famille, non seulement du côté maternel mais aussi du côté paternel. Pour me reconstruire, j’ai éprouvé le besoin de les connaître sans bousculer qui que ce soit. Les connaitre sans chercher à être aimé d’eux ni de profiter d’un quelconque avantage. Mais tout simplement pour retracer mes racines, connaître mon identité pour que je puisse  enfin donner une explication à mes enfants et petits-enfants.

Ceci dit, je n’en veux pas à mon père car je suis née dans des circonstances qui l’ont poussé à m’arracher de  ma mère et à me confier à des religieuses. Qu’a-t-il craint ?

Je ne suis pas là pour juger et je n’en veux pas à sa famille qui n’était probablement pas au courant de mon existence.

Des questions me hantent et m’empêchent parfois d’avancer mais j’ai décidé de me prendre en charge. J’ai réalisé qu’au final, j’ai eu beaucoup de chance et je remercie tous ceux qui ont contribué à ce que je suis devenue : une femme debout, une femme qui s’assume.

8.     Remerciements

Merci de m’avoir invitée pour témoigner. Merci pour votre écoute.

J’espère vivement que désormais vous serez plus attentifs aux récits de l’un ou l’autre d’entre nous et pourquoi pas aux attentes et aux revendications des métis d’hier et d’aujourd’hui.

J’espère que les représentants de l’État prendront en considération  que des métis comme moi ont  souffert. Sans haine et sans rancune, mais avec une soif infinie de justice. Nous souhaitons de l’aide dans nos recherches là où c’est nécessaire : actes de naissance, accès aux archives, recherche parentale, accès à la nationalité, etc.

 

Je remercie mes enfants Steven et Ketlie et surtout Ketlie ma fille qui sans relâche m’a poussée à ne pas refouler ce que j’ai enduré et sans le concours de laquelle je n’aurais pu faire ce témoignage. Elle aussi a souffert du poids de mon histoire. Ensemble nous avançons.

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