Les étudiants africains dans le collimateur
des dictatures coloniales et postcoloniales

Par Anicet MOBE FANSIAMA
Chercheur en Sciences Sociales

NDLR : Le 24 septembre 2016 à Bruxelles, Le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, l'asbl Change et le Musée Royal de l'Afrique centrale ont organisé une conférence-formation sur le thème : "Les étudiants dans le collimateur des dictatures coloniales et post-coloniales". Invité du jour : Anicet MOBE, chercheur en sciences sociales à Paris. Ci-dessous une note de synthèse de son exposé :

·        Il y a 91 ans (le 7 août 1925), les étudiants africains originaires des colonies britanniques de l'Afrique de l'ouest (Gambie, Ghana, Nigéria et Sierra Leone) créent le WASU : West African Students Union

·        Il y a 65 ans (21-22 mars 1951) la Fédération des Étudiants d'Afrique Noire élisait son premier comité présidé par Solange FALADE, assistée d'Amadou Mokthar M'BO, N'KI Traoré et Abdou MOUMOUNI.

·        Il y a 55 ans (04-07 mai 1961), alors que leur pays est sous tutelle de l'ONU et que trois pouvoirs de fait hypothèquent l'indépendance du pays, les étudiants congolais se réunissent pour fonder l'Union Générale des Étudiants Congolais (UGEC). L'AGEL (Association des Étudiants de Lovanium) sera créée au mois de juillet.

Alors que depuis 1915-1917, les engagements intellectuels des étudiants d'Afrique noire constituent d'une part une composante de la mémoire historique du continent et d'autre part une des expressions de l'intelligentsia africaine, la lucidité politique des mouvements étudiants africains reste méconnue. Ainsi, d'année en année, depuis juin 1989, les médias occidentaux et la presse écrite mobilisent des ressources journalistiques considérables pour commémorer l'écrasement à Pékin du mouvement étudiant. En revanche, une chape de plomb enveloppe les sanglantes répressions qui ont frappé les mouvements étudiants africains aussi bien avant qu'après la tragédie de Tian'anmen.

Il faut se féliciter de la tenue de ce colloque. Un pays qui veut se reconstruire — tel est le cas des pays africains, particulièrement de la RD Congo — sur des fondements culturels, économiques, politiques et éthiques assainis, ne peut se passer du concours intellectuel et scientifique d'une intelligentsia pétrie d'éthique intellectuelle clairvoyante. Les années d'études constituent une étape cruciale dans l'éclosion des élites intellectuelles surtout si les étudiants sont conscients des enjeux du rôle des cadres universitaires dans le développement d'un pays.

Certes, les thèmes du Colloque se déclinent sur une période historique datée et visent des populations identifiées (étudiants africains). Force est de constater qu'en d'autres circonstances, les étudiants européens ont aussi payé un lourd tribut à la dictature. Celle-ci se déploie actuellement sous la forme de la pensée unique du modèle universitaire américain exerçant un attrait irrésistible sur les milieux universitaires et étudiants du reste du monde. La thématique du Colloque reste donc d'une brûlante actualité, elle s'enrichirait si nous élargissions les perspectives de notre débat.

I. Étudiants européens : de l'associationnisme et corporatisme au syndicalisme étudiant

En Grande-Bretagne, alors que les sociétés étudiantes existent depuis 1737 (Royal Society Medical) à Edimbourg (Ecosse) ; ce n'est qu'en 1884 (le 26 janvier) que 97 représentants de facultés et de sociétés fondent le Student Representative Council qui s'assigne trois fonctions : représenter les étudiants dans les affaires qui les concernent, promouvoir une vie sociale et une unité académique, être un médiateur entre les étudiants et les autorités. Son Président, BELL, avait étudié à Iéna, en Allemagne au cours des années 1882 et 1883 et avait découvert lors d'un voyage à Strasbourg, alors allemande, le "Studenten Ausschuss". Le Student Representative Council édita à partir de 1887, un journal "The Student".

En France, il fallut attendre 1877 pour que les étudiants s'organisent en Assemblée Générale des Étudiants. Les AGE ne jouent qu'un rôle limité. C'est en mai 1907 à Lille que les AGE s'unissent pour constituer l'UNEF. La Charte de Grenoble au congrès de 1946 posa les fondements théoriques du syndicalisme étudiant[1].

En Belgique, les étudiants de Louvain se regroupent en cercles facultaires et selon leur province d'origine. Les régionales se structurent entre 1900-1902. 1920-1938 : Union nationale des étudiants belges. 1938-1959 : Fédération des étudiants de Belgique.1961 : lancement du MUBEF : mouvement des universitaires belges d'expression française. 1981 : Fédération des étudiants francophones.

II. Mouvements étudiants africains 1915-1960: Non au syndicalisme étudiant corporatiste

En 1915, la police coloniale française procéda à l'arrestation, à Madagascar, de centaines d'intellectuels parmi lesquels des dizaines d'étudiants, tous marqués par la tradition politique héritée de la monarchie "mérina", soucieuse de former des élites pour servir le pays. Ils étaient membres du VVS : VY, VATO, SAKELIKA, mouvement nationaliste né en 1913 à Antananarivo et dont l'objectif était de développer la personnalité malgache et conduire le pays à l'indépendance.

Le 7 août 1925, 21 étudiants originaires de l'Afrique de l'ouest britannique — Gambie, Ghana, Nigéria et Sierra Leone — se réunissent chez l'un d'entre eux (LADIPO SOLANKÉ du Nigéria) à Londres : 5, Lancaster Road à Bayswater. Ils fondent le WASU (West African Students' Union). L'association se fixe comme objectif général de donner aux étudiants africains la possibilité de débattre des questions touchant l'éducation, l'économie, la politique, le commerce et de coopérer avec le NCBWA (Congrès National de l'Afrique Occidentale Britannique), fondée à Accra en 1920.

En septembre 1941, aux États-Unis, à New York, des étudiants originaires du Gold Coast (Ghana), Ouganda et Nigéria se rassemblèrent au sein de l'ASA, l'Association des Étudiants Africains. En 1951, au Portugal, les étudiants originaires des colonies portugaises se regroupèrent au sein du Centro dos Estudos Africanos où ils débattaient du rôle de la culture dans la lutte de libération nationale.

À l'issue des congrès constitutifs tenus à Lyon (5, 6 et 7 avril 1950) et à Bordeaux (28, 29 et 30 décembre 1950) les étudiants originaires des colonies françaises d'Afrique noire créent la FEANF (Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France) en optant clairement pour un syndicalisme étudiant, politiquement engagé aux côtés des peuples africains dans leurs luttes de libération politique[2]. En 1974, les étudiants ont été en première ligne dans les évènements sanglants ayant conduit à la chute de l'empereur Halé Sélassié. En somme, c'est " entre 1917- 1936 qu'apparaissent les premiers mouvements de contestations estudiantines éthiopiens, tant en Ethiopie qu'aux Etats-Unis d'Amérique, en France et au Royaume Uni ".

III. Expériences congolaises 1967 — 1990 : Pôle de résistance à l'hégémonie des partis uniques

Dès leur constitution (1925 - 1961), les mouvements étudiants se sont structurés en cénacles d'intellectuels pour penser le devenir de l'Afrique au milieu des luttes sociales et politiques des masses afin de contribuer à libérer l'Afrique du joug colonial et à l'émancipation politique des peuples africains.

Ce n'est qu'en mai 1961 que prit forme et consistance le mouvement étudiant au Congo avec la création de l'UGEC (Union Générale des Étudiants Congolais). L'AGEL (Association Générale des Étudiants de Lovanium) sera créé en 1961. Malgré ce retard (par rapport à d'autres pays africains), le mouvement étudiant congolais s'affirma très vite comme une force sociale dynamique qui fit preuve d'une conscience politique très aigue au sein de la société congolaise.

UGEC : une dynamique intellectuelle novatrice, critique et militante

Du 4 au 7 mai 1961, plusieurs dizaines d'étudiants délégués par leurs collègues se réunirent à Kinshasa (Lovanium). Pendant que les hommes politiques - incapables de s'entendre - se débattaient dans une crise politique et institutionnelle interminable (depuis septembre 1960), les étudiants se réunissaient, se regroupaient et réfléchissaient ensemble pour jeter les bases d'une organisation estudiantine capable "d'éveiller chez les étudiants congolais une conscience nationale et un sens élevé des responsabilités et capable de coordonner leur activité tant sur le plan national qu'international pour se prononcer sur toutes les questions importantes touchant les intérêts du pays. C'est ainsi que naquit l'Union Générale des Étudiants Congolais (UGEC)"[3]. La tenue de ce congrès et le contenu des résolutions sont tout à l'honneur des étudiants congolais de l'époque. Leur mérite est immense, car leurs réflexions critiques agissantes rompirent radicalement avec d'autres démarches intellectuelles antérieures. Ils payeront un lourd tribut pour leurs engagements politiques.

Formes de répression[4]

·        Arrestations et détentions arbitraires des étudiants

·        Poursuites judiciaires : les 2 procès intentés contre les étudiants en août-septembre 1969 et août 1971

·        Répressions politiques et administratives

o    Après la manifestation du 4 juin 1969, le campus universitaire de Lovanium est occupé par des paras qui commettent des exactions sur les étudiants ; la violence d'État remplace le dialogue démocratique entre gouvernants et gouvernés. Il en sera ainsi en 1971, en 1980 et 1982

o    Le 5 juin 1971, le Président de la république décide de fermer l'université de Lovanium et d'enrôler les étudiants dans l'armée pour 2 ans

o    Depuis juin 1969, l'année académique est régulièrement perturbée soit par des fermetures des universités et des instituts d'enseignement supérieur (1971, 1980, 1982, 1985, 1989, 1990) soit par des suppressions de bourses aux étudiants contestataires.

·        Massacres des étudiants et terreur policière

o    Le 4 juin 1969, les étudiants de Kinshasa (université Lovanium, école nationale d'administration, IPN,...) organisent une manifestation pacifique noyée dans le sang.

o    En février-mars 1989, les forces armées zaïroises déploient des moyens militaires considérables pour mater violemment les manifestations estudiantines tant à Kinshasa qu'à l'intérieur du pays.

IV. Actualité des contestations estudiantines...

Les pouvoirs coloniaux concevaient l'accès des Africains à l'enseignement universitaire comme un bienfait que la métropole accorde à quelques "indigènes" privilégiés appelés à devenir des "élites" sur lesquels elle pourrait s'appuyer pour fonder durablement l'œuvre coloniale. Les étudiants africains, au contraire, entendirent conférer à leur formation intellectuelle des orientations radicalement opposées. Dans un contexte historique différent, il appartient à la génération actuelle d'évaluer les avancées et les écueils des mouvements étudiants des années 50-70. Il leur appartient aussi de renouveler les modes de pensées et de militer afin d'intégrer d'une part l'étude des engagements intellectuels des étudiants dans leurs travaux de recherche universitaire et d'autre part de conceptualiser les orientations culturelles qui se dégagent des nouveaux enjeux apparus aussi bien à l'université qu'ailleurs dans la société ces dernières années pour les intégrer dans les dynamiques de leurs mouvements de contestations.

101 ans après les lourdes condamnations judiciaires de deux étudiants malgaches ; 91 ans après la création de la WASU à Londres ; 48 ans après l'assaut sanglant contre le campus universitaire de Dakar par l'armée et le massacre des étudiants congolais par la soldatesque de MOBUTU dans les rues de Kinshasa, force est de constater que de nombreux contestataires d'avant-hier et d'hier n'ont perdu ni la flamme militante de leur jeunesse ni la vigueur de leurs engagements intellectuels, en dépit de la violence sociale et d'une volonté délibérée d'asservissement des intelligences.

Les récents développements du mouvement étudiant en Belgique indiquent clairement que les étudiants refusent un "savoir réifié qui fige les relations de pouvoir et les inégalités sociales et planétaires, les nouveaux étudiants ont renoué avec ce qui fait l'ambition officielle du projet universitaire : maintenir et développer un espace de liberté pour un savoir actif et critique "[5]. A l'instar de leurs collègues africains engagés sur cette voie depuis longtemps, les étudiants belges francophones veulent (re)valoriser le rôle de l'université en tant que lieu de formation des intellectuels... universitaires[6].

Pour voir les photos

 

 



[1]a) LEGOIS J.P. et A. MONCHABLON, Cent ans de mouvements étudiants. Paris, Syllepse, 2007.

  b) M. COLLIN, L'illusion identitaire des étudiants francophones. Louvain-la-Neuve, Académie Bruylant, 2008.

[2]a) ALY DIENG A., Les grands combats de la FEANF (Fédération des Étudiants d'Afrique Noire), De Bandung aux indépendances. 1955-1960.  Paris, L'Harmattan, 2009.

  b) UNESCO, Le rôle des mouvements d'étudiants africains dans l'évolution politique et sociale de l'Afrique de 1900 à 1975. Paris, éditions UNESCO/L'Harmattan, 1993. Collection Histoire générale de l'Afrique. Études et documents 12. Le document est disponible à cette adresse :  Cliquez ici.

[3]MOBE A., L'avenir intellectuel du Zaïre. In Revue "L'Africain" n°100, toussaint 1981, p. 15.

[4]MOBE A., Les intellectualités congolaises revisitées. In Aspects de la culture à l'époque coloniale, Congo-Meuse, volume 6, 2008. Pp. 115-146.

[5]Collectif, Les ressorts des mouvements étudiants. In La Revue Nouvelle n°10, octobre 1994. Bruxelles. Pp. 30.

[6]Xavier RENDERS in, Plus de questions, plus d'université, Actes du colloque AGL 1992 (Assemblée Générale des Étudiants de Louvain) Comment former des intellectuels universitaires ?, éditions FEF, 1994.

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