Saint Nicolas et Père Fouettard : qui sont-ils ?
Et quel est leur impact sur les enfants belgo-africains ?

 

Par Mireille-Tsheusi ROBERT
BAMKO asbl
 

Connaissez-vous le "Sauvage d'Ath "? Le "Diable Magnon" ? Ou les "Basoulous de Basècles" ? Vous n'avez sûrement jamais entendu parler de ces sauvages hainuyers si vous n'êtes pas originaire de cette région. Peut-être connaîtrez-vous mieux les Noirauds bruxellois ou le Zwarte Piet anversois ? Dans l'espace francophone, Zwarte Piet, littéralement Pierrot-Le-Noir, est appelé Père Fouettard, le joyeux mais répressif compagnon de Saint Nicolas. Ces figures folkloriques souvent enchaînées, parfois affublées de cornes, dansant, chantant et vociférant à l'encontre des badauds lors du carnaval de la "Ducasse", de la fête de Saint Nicolas ou lors de la procession des Noirauds ont toutes un point commun : le maquillage en noir du visage ou le "blackface".

Nous comptons au moins 33 pays qui promeuvent des personnages grimés. Nous classons les occasions de leur visibilisation dans cinq catégories non-exhaustives : les carnavals, les processions quasi-religieuses, les mascottes commerciales, le divertissement musical et les personnages théâtraux. 

Types ou usages

du grimage en noir

Nom et pays

Carnaval

Coon Carnival (Afrique du Sud), La Négrita (Vénézuela), La Négrita Puloy (Colombie), Son de Negro (Colombie), Les Noirauds (Belgique), Etc…

Procession quasi-religieuse

Balthazar (Espagne), Three Wise Men (Allemagne, Australie), Zwarte Piet / Pierrot Le Noir (Pays Bas, Belgique, France, Canada, …), Hajji Norouz (Iran, turquie…)

Mascottes commerciales

Mémin Pinguin (Mexique), Golly (Ireland, Grèce, UK, Allemagne)

Divertissement musical

Gosperats (Japon), The Jackson Jive (Australie), The Bubble Sisters (Corée du Sud)

Personnage de théâtre

Adélaide (Brésil), El Négro Mama (Péru), Maikol (coréen du Sud)

 Historiographie de Sant Nicolas et de son acolyte

Saint Nicolas et Père Fouettard, de quoi parle-t-on ?

 Nous aborderons plus particulièrement le cas de Pierrot Le Noir ou Père Fouettard, personnage de la dramaturgie de Saint Nicolas. Rappelons tout d'abord que ce Saint est une figure chrétienne d’inspiration païenne dont l’origine remonte à l’Évêque Nicolas de Myre (Turquie) ayant vécu au IVème siècle tout en traduisant un héritage issu de la mythologie européenne.

Lors de sa procession annuelle, le Saint est accompagné d’un personnage grimé de noir. Il s’agit de Père Fouettard tel qu’on le nomme dans le nord de la France, au Canada et en Belgique, où il peut aussi être appelé Nicodème (région de Mouscron-Tournai) ou encore Zwarte Piet,  en Flandre et aux Pays Bas. Sous différentes formes, ce personnage se retrouve en Allemagne (Knecht Ruprecht, Belsnickel), au Luxembourg (Housecker), en Suisse (Schmutzli), en Alsace (Hans Stapp), en Turquie, en Iran (Amu Nouruz), en Autriche, en Croatie, en Hongrie et en République Tchèque (Krampus ou Pelzebock). Selon les pays, il peut soit ressembler à un diable, à un animal (cornes, queue, griffes, fourrures, cicatrices, etc.) ou à un serviteur africain (perruque africaine, visage noirci, lèvres exagérément charnues recouvertes de rouge à lèvres, collants et gants noirs, boucles d’oreilles, chantant, dansant, grimaçant et distribuant des cadeaux). Dès 1850, dans les pays où le compagnon de Saint Nicolas ressemble à un Africain, son accoutrement est semblable à celui d’un page du XVIème siècle ou à un bouffon de cour royale.

Controverse chrétienne : St. Nicolas est un dieu païen ou une icône mercantile ?

Débutons notre investigation en faisant connaissance avec le Saint Patron des enfants. Depuis plusieurs siècles, l'église catholique canonise ses fidèles en les élevant au titre de saint ; c'est le cas de Nicolas de Myre en Turquie (270-345), personnage important de la chrétienté catholique et orthodoxe. Peu d'éléments du parcours du saint réel (l'homme) sont connus ; cependant, la vie du saint construit (la légende) est l'objet de vénération à travers le monde (DELOOZ, 1962). L’intensité de l'adoration des croyants pour ce saint a aussi d'autres origines. Car, dans sa volonté d'ancrer durablement la religion chrétienne et de supplanter les cultes païens, l'Église a attribué à ses Saints, les caractéristiques divines des idoles vénérées par les païens européens du Moyen Age (APREMONT, 1996, AVLAMI, 2010[1], LEHN, 2012[2]). Ainsi, St. Nicolas est affublé de bon nombre de qualités du dieu celtique Lug (Lugus, Lugh), de la divinité scandinave Odin ou Wodan[3] (G. HILLY, 2007[4]) mais aussi du dieu romain Mercure. Comme Saint Nicolas, ces dieux magiciens et cavaliers sont escortés par des corbeaux et munis d'un bâton. Ils arborent une chevelure et une barbe blanche, rousse ou blonde plus ou moins imposante. La ressemblance évidente avec Saint Nicolas est notamment soulignée par Arnaud D'APREMONT[5] mais pointée du doigt par les tenants de la Réforme protestante de l'époque. Bien sûr,  l'Église catholique nie tout calcul politique ou stratégique. D'autant plus que le Saint fut un fervent défenseur de la doctrine au Concile de Nicée, il aurait évangélisé de nombreux adorateurs de dieux païens malgré son emprisonnement sous l'empereur romain DIOCLÉTIEN (244-311 ap. JC). Reste que certains détails dénotent, à titre d'exemple, la monture blanche à huit jambes dans la mythologie liée au dieu Odin qui est appelée Sleipnir, nom donné dans quelques rares régions au cheval tout aussi immaculé de Saint Nicolas.

 Saint Nicolas super-star

C'est en 1470 que l'historienne de l'art Eugénie BOERS, situe les premiers manuscrits racontant l'histoire du Saint - bien que des enluminures d'Amiens en France soient antérieures. Ces contes et légendes qui datent donc de plus de six siècles, sur les miracles du Saint ont facilité son entrée dans la culture populaire et profane. Les écoliers apprennent la chansonnette qui relate le sort de trois enfants égarés et dépecés par un boucher-aubergiste qui les avait mis en marinade pendant sept ans jusqu'à ce que Saint Nicolas les ressuscite en levant trois doigts. L'histoire marque les esprits et le Saint devient progressivement une figure religieuse incontournable et une superstar commercialisable[6].

En effet, le Saint Patron des enfants, des marins et du commerce, ce protecteur de nombreuses villes est non seulement célébré dans les temples religieux catholiques et orthodoxes mais on chante aussi ses louanges dans les écoles, dans les foyers et dans les temples commerciaux. Les produits dérivés comestibles ou non sont légion et la traditionnelle file d'attente pour s’asseoir sur les genoux de Saint Nicolas, dans un supermarché, fait partie du folklore autour de cette icône mercantile.

En France, Saint Nicolas est une Marque Déposée par la ville Saint Nicolas-de-Port[7] située dans l'arrondissement de Nancy, en région Lorraine. Alors qu'Odin est fêté le 21 décembre, la fête de Saint Nicolas a lieu les 5 et 6 décembre, date de sa mort ou le 19 décembre (calendrier orthodoxe) dans 44 pays d'Europe occidentale, du Nord et dans une moindre mesure au Moyen Orient. Partout, le Saint est vêtu comme un évêque du clergé catholique avec une mitre généralement rouge et jaune, une longue cape rouge et blanche et une crosse dorée.

Une longévité à toute épreuve

Cette tradition a su se maintenir dans le temps malgré les profondes transformations de la société (persécutions, guerres, urbanité, numérisation, mœurs, migrations...) parce qu'elle perpétue des croyances fondamentales de la spiritualité européenne, qu'elle bénéficie de la machine de marketing de l'Église chrétienne depuis des siècles mais aussi parce que sur certains aspects, Saint Nicolas sait s'adapter.

Il change parfois de mode vestimentaire comme dans le "Nieuwe Sint Nicolaas- Prent" et revient à son habit d’Évêque. Les oranges sont troquées contres des jouets modernes. Et, lorsque la Réforme refuse de célébrer les Saints car ils n'ont pas d’existence biblique, elle crée un personnage semi-laïc qui s'en inspire grandement : le Père Noël ou Santa Claus dans les régions anglo-saxonnes (APREMONT).

 À l'origine Père Fouettard est un Hollandais "Blanc"

Saint Nicolas a commencé sa carrière seul, chevauchant de la Hollande à la Turquie en passant par l'Espagne, l'Islande, les Caraïbes ou la Russie. En Slovaquie, comme dans 67%  des pays célébrant ce folklore, le Saint vient seul. Eugénie BOER-DIRKS nous apprend que c'est aux alentours de 1800, dans un dessin[8] hollandais destiné aux enfants qu'apparaît pour la première fois un autre personnage aux côtés du Saint. Il s'agit d'un page hollandais de type caucasien anonyme et non grimé qui fait face à Saint Nicolas et à son cheval. Elle écrit : " The earliest illustration of Sint-Nicolas in the company of another person is on a children's print that dates from around 1800. The poem accompanying the print refers to that man as his page. The print was taken from an already existing wood block of two distinguished Dutch gentlemen, one on horseback and one standing beside him "[9].

Pouvait-on imaginer un si grand Saint, faiseur de miracles, vénéré et dont une partie des origines remonte aux croyances préhistoriques pan-européennes, s'atteler à une si lourde tâche annuelle qu'est la sienne sans qu'il soit secondé par un serviteur ? Certes non. Mais comment ce serviteur initialement hollandais est-il devenu africain ? La France revendique la paternité du personnage en expliquant sur le site officiel de la ville de Nancy que "le Père Fouettard serait né à Metz en 1552, lors du siège de la ville par Charles Quint. Les habitants promenèrent l’effigie de l’Empereur à travers les rues, puis la brûlèrent. Ainsi, le Père Fouettard serait, Charles Quint"...

Le livre illustré de Jan SCHENKMAN et l'africanisation du Père Fouettard

Nous nous sommes penché sur l'étude iconoclaste néerlandaise pour trouver des éléments de réponse. Selon l'historienne de l'art Susanne NEUTKENS, le serviteur à la peau foncée de Saint Nicolas apparaît en 1825 sur une aquarelle allemande mais l'auteure ne donne pas de précisions sur l'artiste ni sur le lieu où l'aquarelle serait actuellement conservée. Tandis qu'au Pays Bas, en 1828[10], il est question d'un serviteur nommé "Pieter", qui a les cheveux "nègres" crépus mais là encore, il y a peu d'éléments.

Dans l'état actuel des connaissances, la figure du Père Fouettard réapparaît en 1850 dans le livre illustré du professeur et humoriste néerlandais Jan SCHENKMAN (1806-1863). Ce livre de 26 pages est une étape importante dans l'institutionnalisation du protocole de la fête de Saint-Nicolas : l'arrivée par bateau, la chevauchée de la ville, les visites dans les magasins, dans les écoles et les foyers, la tenue vestimentaire, le page africain, les cadeaux, etc.  Tout ou presque y est raconté, illustré, ritualisé. En 2014, l'un des rares exemplaires de ce précieux vestige a été vendu aux enchères pour une somme de 3 000 € à un Néerlandais anonyme[11].

Dans le livre, bien qu'il soit très présent aux côtés du Saint, l'Africain n'est jamais nommé, il n'est mentionné qu'une seule fois dans le titre : "Saint-Nicolas et son serviteur". Dans "Sint Nicolaas' reis door Nederland" (1875), l'auteur anonyme parle d'un petit Maure, "t' Moortje". Il sera aussi nommé par BOS (1890) "de zwarte knecht" (le serviteur noir), puis, TIEMERSMA (1895) le (re)baptisera du nom de 'Piet'. C'est ainsi que Zwarte Piet/Père Fouettard, est entré dans la fête traditionnelle de Saint Nicolas. Chez SCHENKMAN, il est présenté comme un page Maure du Moyen Age. Le dessin est sobre et les traits de l'Africain ne sont pas caricaturés, par exemple, les lèvres ne sont pas démesurément charnues ni maquillées de rouge. Selon le centre de recherche Instituut Meertens d'Amsterdam, l'Africain y est clairement un subalterne et au fil des rééditions, le personnage est de plus en plus stéréotypé. Le professeur SCHENKMAN situe la résidence de Saint Nicolas en Espagne. Est-ce à cause des oranges espagnoles que Saint Nicolas offrait ? L'histoire ne le dit pas. Mais cette origine ibérique donne un éclairage sur les origines africaines de Piet. En effet, les Arabes berbères aussi appelés Maures mettent fin au règne des Wisigoths en Hispanie en 711 et règnent pendant plus de cinq siècles sur un espace territorial qu'ils nomment Al-Andalous, comprenant une partie de la France, du Portugal et la quasi totalité de l'Espagne. Au-delà de la connotation musulmane, à l'époque de SCHENKMAN, l’appellation Maure désignait notamment les Africains ébènes du Sahara. De plus, son livre paraît dans une époque où l'esclavage des Africains est en débat mais n'est pas encore aboli par les Néerlandais. Ces éléments ont peut-être influencé le professeur.

Père Fouettard : un moine déchu, une bête maléfique ou un esclave enchaîné... ?

Aujourd'hui, sur les 44 pays qui célèbrent la fête de Saint Nicolas, un compagnon de Saint Nicolas n'apparaît que dans 18 pays. Ce compagnon est souvent grimé de noir, de brun foncé ou est habillé en noir ou en brun foncé. L'emploi de ces couleurs dans les costumes est une constance dans les 16 pays.

Après l'observation du déguisement des compagnons de Saint Nicolas, trois tendances se dégagent, nous choisissons de les distinguer comme suit : les moines déchus, les animaux maléfiques et les esclaves joyeux. 

         Nous retrouvons les moines déchus dans 4 pays[12]. Ces suiveurs de Saint Nicolas ne sont pas nécessairement grimés et leurs costumes sont très simples. C'est généralement des habits de moine médiéval, avec des salissures sur le visage et des cheveux décoiffés sous une capuche brune. Dans ce premier groupe de pays, seul le Knecht Ruprecht Allemand (le valet Ruprecht) se peint parfois le visage en noir. Et, comme ses sinistres cousins, il vocifère pour effrayer les passants et les enfants, secouant ses chaînes et son fouet ou martelant le sol avec ses sabots de bois. Le groupe des moines déchus se compose notamment du Belsnickel (Allemagne du sud-ouest), du Housecker luxembourgeois, du Schmutzli Suisse et du Hans Stapp, l'Alsacien. 

         Nous devons souligner la singularité du Père Fouettard autrichien que l'on retrouve en Croatie, en Hongrie et en République Tchèque : Krampus ou de Pelzebock. Il s'agit d'animaux maléfiquesvoire, de diables selon les représentations et les déguisements, avec ou sans masques, il est identifié dans les 3 pays pré-cités. Il n'est pas rare qu'il soit affublé de cornes, d'une queue, de griffes, d'une fourrure abondante à poils longs, de dents apparentes, d'une langue surdimensionnée, de cicatrices et qu'il soit muni d'accessoires tels qu'un balai, un fouet ou des chaînes, des bâtons. 

         La catégorie des esclaves joyeux sont les serviteurs et faire-valoir de Saint Nicolas, chantant, dansant et donnant des cadeaux. Dès 1850[13], dans les pays où le compagnon de Saint Nicolas ressemble à un Africain[14], il est souvent vêtu comme un page du XVIème siècle avec des formes excentriques et des couleurs vives que l'on retrouve sur les costumes de bouffons du roi. La tenue se compose de chaussures à grandes boucles, de collants et de gants noirs, d'un haut de chasse, d'une veste colorée, éventuellement d'un col fraise, de boucles d'oreilles et d'un béret à plumes colorées. En plus d'avoir le visage maquillé en noir, des lèvres rouges agrandies et une perruque de cheveux type africains. Au Pays-Bas et en Flandre, "Sinterklaas" est accompagné de Zwarte Piet (Pierre Le Noir). En France, au Canada et en  Belgique, le domestique de Saint Nicolas est appelé Père Fouettard. Mais à Mouscron-Tournai (Belgique), il est aussi appelé Saint Nicodème, ce saint serviteur et protecteur de Jésus mais qui lui posait des questions jugées tellement idiotes que l'adjectif Nigaud est tiré de son nom pour désigner une personne niaise, idiote ou maladroite (Larousse). 

Pierrot Le Noir, un ancrage pan-européen et au-delà 

Cette tradition semble s'étendre au-delà de l’Europe, dans un espace Indo-Européen. En effet, à l'approche du nouvel an perse, le Norouz, deux personnages arpentent les rues de Téhéran : Amu Norouz (littéralement Oncle du jour nouveau) qui ressemble étrangement à Saint Nicolas et Hajji firuz ou Khwajah Piruz qui veut dire Serviteur ou eunuque jubilant[15]. Là aussi, il y a des ressemblances avec le Zwarte Piet Hollandais. Vêtu de soie rouge vif, il joue du tambourin, chante, danse, raconte des blagues, empoche les billets que l'on lui donne et à son tour offre des cadeaux dans les foyers. Il a le visage grimé de noir, ce qui a provoqué des protestations provenant des communautés afro-persanes (Afro-Iranien, Afro-Turc...) issues de l'esclavage des Zanj sous l'Empire Ottoman[16]. Mais, en déposant ce folklore au registre du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité à l'UNESCO[17]en 2014, les 12 pays[18] cosignataires tentent par-là de rendre ce folklore respectable et intouchable. 

Quelle est la connotation du grimage en noir ? 

Historiquement et "racialement", le blackface n'est pas anodin. Il s'agit d'un art folklorique esclavagiste puis colonial dans lequel l'intention était de se moquer des vaincus et captifs (les Africains), notamment aux États-Unis (cfr. Thomas RICE et Minstrel show) et en France (théâtre de Vaudeville). Hier comme aujourd'hui, nous devons reconnaître que, accompagné de quelques accessoires, tels qu'une perruque frisée, des lèvres agrandies et rougies, des plumes, de la paille autour de la taille ou encore un anneau d'or, le grimage du visage en noir nous fait ressembler à un "Noir". Tandis que certaines traditions ne cachent pas cette intention de se déguiser en personne d'origine africaine, d'autres, comme Père Fouettard s'en défendent. Il s'agirait de suies provenant de la cheminée. 

Reconnaître qu'il s'agit d'une mise en abîme des Africains 

Au-delà du fait que le passage par la cheminée n'explique pas le changement de la texture des cheveux, les lèvres rouges pivoine, surdimensionnées, nous pouvons nous demander pourquoi dans certaines écoles l'on préfère que ce soit les enfants d'origine africaine qui incarnent le rôle de Père Fouettard, sans grimage à la suie. Cela ne s'explique que si l'on considère que leur physionomie correspond aux caractéristiques recherchées pour interpréter ce rôle. Il conviendrait donc dans un premier temps de considérer que les personnages grimés en noir portent des stigmates issus de l'esclavage et des stéréotypes physiques, ainsi que des préjugés attribués aux Africains. 

Rappelons-nous que l'effroi que les figures comme celle du sauvage d'Ath peuvent générer avait pour fonction la valorisation identitaire des Belges face aux peaux foncées : en mettant en exergue leur capture, l'on démontrait la faiblesse du Noir. Tandis que leurs aspects et leurs cris les rapprochaient de l'animal. Il s'agit donc de caricaturer les personnes d'origine africaine pour montrer à quel point ils "nous" sont inférieurs. Or, se croire supérieur sous-entend non seulement qu'il existerait des races humaines différentes mais aussi que certaines seraient inférieures et d'autres supérieures. Bref, une définition – simplifiée - du racisme... 

Alors dans le cas de Père Fouettard, pouvons-nous reconnaître qu'il s'agit de personnes d'origine africaine dont la mise en abîme donne lieu à des caricatures censées être humoristiques ? 

Recherche en psychologie sociale auprès d'enfants belgo-africains

Racistes ou pas racistes, pour notre association, Bamko, le plus important reste l'impact que ces pratiques, apparemment anodines, peuvent avoir sur les enfants, ainsi que les conséquences identitaires à long terme.C'est pourquoinous proposons de donner la parole aux premiers concernés : les enfants. Pour savoir comment ces apprentissages sociaux impactent les processus d'identification raciale, nous présentons les résultats d’une étude militante, au confluent de l'histoire de l'art, de la psychologie sociale et de la pédagogie post-coloniale et interraciale. Nous avons observé la perception qu’ont, en Belgique, des enfants afro-descendants (majoritairement congolais) de ce folklore européen, voire eurasiatique, globalement jugé raciste dans les milieux des afro-descendants et pas seulement. Nous, associations belgo-africaines donc (Bamko en partenariat avec Change), avons mis en place un dispositif expérimental avec les moyens qui sont les nôtres (un animateur de jeunes et une éducatrice, aspirante en master de psychologie sociale). Avec l’autorisation des parents, en 2015, nous avons interviewé 74 enfants âgés de 3 à 11 ans. Ces enfants étaient Noirs et Métis et s'exprimaient en français ou en néerlandais. 

Pour les enfants,  Père Fouettard est un Africain 

Les questions posées visent à connaître la perception que les enfants ont du rôle et du statut de Père Fouettard/Zwarte Piet aux côtés de Saint-Nicolas. Dans un second temps, nous avons questionné l'identification des enfants à ce personnage. Parmi les questions posées :

       "quel est le travail de Père Fouettard ?",

       "Père Fouettard est-il un Africain/brun ?",

       "Y a-t-il quelqu’un de plus beau/ gentil entre Saint Nicolas et Père Fouettard ?",

       "A qui ressembles-tu le plus, Père Fouettard ou Saint Nicolas ?", etc.

Les résultats sont les suivants : il apparaît que la majorité des enfants s'identifient à Père Fouettard Zwarte Piet (76%) car ils estiment avoir les mêmes caractéristiques physiques. Ils perçoivent le compagnon du Saint comme un subalterne qui "doit servir", notamment en distribuant les cadeaux qui "appartiennent à Saint-Nicolas", le "patron". Zwarte Piet est aussi qualifié de "clown", ce qui contraste avec le "gentil" mais sérieux Saint-Nicolas. Enfin, certains enfants disent que Père Fouettard est parfois "méchant" ou qu'il "veut punir" ceux qui n'ont pas été sages.

La vérité sort de la bouche des enfants...

Le discours des enfants à propos de Zwarte Piet épingle au moins quatre stéréotypes généralement attribués aux Africains : sauvages/brutaux, prédisposés à la soumission/servitude, ayant de bonnes capacités artistiques et sportives/divertissement et niais/ayant de moindre capacités intellectuelles.

Le thème de la brutalité

       "Père Fouettard veut punir les enfants qui ne font pas leurs devoirs, mais c’est son travail.", Maxime, 9 ans, Verviers, parents camerounais.

       "Il (Zwarte Piet) peut frapper quand on n’est pas sage" Dieumerci, 7 ans, Bruxelles, parents congolais.

Celui de la servitude

         "Père Fouettard, c’est le servant de Saint Nicolas", Matuta, 4 ans, Bruxelles, parents originaires du Congo-Brazzaville.

       "Il donne les cadeaux de Saint Nicolas", Annaelle, 3 ans. Grimbergen, parents originaires de Belgique et du Cameroun.

       "Il ne peut pas venir à l’école sans son patron (Saint Nicolas)" Binta, 9 ans, Vilvoorde, parents originaires du Mali.

Le rôle de divertissant est aussi pointé par les enfants

·         "Il fait rire tout le monde. Même madame Mathilde rigole quand elle le voit", Rachelle, 5 ans, Bruxelles, parents originaires de Belgique et du Congo-Kinshasa

       "Zwarte Piet chante les chansons de Sint-Niklaas avant de donner les cadeaux" Josué, 11 ans, Vilvorde, parents originaires du Congo-Kinshasa et d’Angola.

       "On peut danser avec Père Fouettard (…) Saint Nicolas ne sait pas danser " Djenab, 7 ans, Bruxelles, parents guinéens.

Enfin, le Père Fouettard est aussi perçu comme un ignorant ou un naïf

·         "C’est Sint-Niklaas qui est le plus intelligent parce qu’il sait si on a été sage ou pas". Marie-Hélène, 11 ans, Grimbergen, parents originaires du Rwanda et de Belgique.

       "Mais non, c’est Sint-Niklaas qui dit à Zwarte Piet si on a été sage ou pas." Yéli, 7 ans, Vilvoorde, parents originaires du Nigéria et du Cameroun.

       "Je ne lui ai pas dit que j’avais frappé Dorian, il (Père Fouettard) a cru que j’étais gentil, alors il m’a donné un cadeau". Jonathan, 11 ans, Bruxelles, parents originaires de Belgique (grand-père maternel congolais).

Conclusion

Cette recherche nous apporte différents éléments. Premièrement, nous avons appris que pour les enfants, le Père Fouettard est un Africain et non un Blanc sali par la suie de la cheminée. Ensuite, le Père Fouettard n'existait pas au début de la carrière de Saint Nicolas. Par ailleurs, lorsqu’il fait son apparition, il n'est pas d'origine africaine mais hollandaise.

Par rapport à l'impact sur les petites têtes crépues, cette recherche nous apprend aussi un certain nombre de faits. Nous avons par exemple pu voir que la célébration de cette fête, lorsqu'elle a lieu avec un Père Fouettard ressemblant à un Africain constitue un rituel d'apprentissage du racisme - qui plus est post-esclavage et post-colonial.

En effet, alors que les enfants rencontrés considèrent que Père Fouettard a des origines africaines comme eux, le fait de le voir en position subalterne par rapport à un "Blanc" (St Nicolas), leur apprend quelle est leur place dans la société. S'identifiant plus à Père Fouettard qui leur ressemble plutôt qu'à Saint Nicolas, les enfants comprennent que la société attend d'eux qu'ils se montrent brutaux et divertissants comme leur modèle. De même, il découvre que les Africains sont censés être naïfs et/ou niais.

La dimension culturelle de la fête de Saint Nicolas est très importante. Puisqu'il est malvenu de contester les préceptes, les us et coutumes religieux, l'on reçoit tout ce qui s'y dit comme une parole d'évangile, un dogme. Par ailleurs, l'aspect répétitif augmente l'impact sur les enfants en ancrant profondément dans leurs esprits les valeurs que véhicule Saint Nicolas.

Restons vigilants car au travers de ce folklore, se jouent des apprentissages des rôles raciaux. En effet, le rôle, le positionnement ainsi que la place des Belgo-Africains dans la société belge sont appris dès la plus tendre enfance. Pour s'intégrer dans la classe des adultes belges, l'adolescent belgo-africain saura exactement ce qu'il est en droit d'espérer sur le marché de l'emploi : une place subalterne. Il aura aussi appris comment réagir en cas de difficulté : être agressif. En tant que "Noir", il saura comment se faire accepter dans un groupe : être le comique de service, le trouble-fête. Mais ce qu'il apprendra un peu plus tard, c'est qu'il ne peut pas contester ces rôles assignés car humilier et se moquer des "Noirs" au travers des personnages belges portant blackface (le Sauvage d'Ath, le Diable Magnon, les Noireauds, les basoulous de Basècle, Zwarte Piet, etc.), "c'est la tradition belge !". 

Cette thématique vous intéresse ?

        Vous êtes les bienvenus au Festival Afropolitan organisé par les BOZAR.be du 3 au 5 février 2017. L'asbl Bamko y organise une conférence-débat : De Père Fouettard aux “Noirauds”, qu’en est-il des pratiques ‘Black face’ en Belgique ?

        Vous pouvez commander le livre "Créer en post-colonie, voix et dissidences congolaises" D'ABRASSART et DEMART, 2016, édition Bozar et Africalia sur www.bamko.org This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it. . Un article traite de Zwarte Piet (Zwarte Piet, Non, peut-être ?! ". 

 

 

 


 

 

[1] Chryssanthi  AVLAMI, Historiographie de l'Antiquité et transferts culturels. Ed. Rodopi B.V., 2010.

[2] Mathias LEGH, Le Personnage de Puck. Edition EPU, 2012, art musicologie, p. 96

[3] BROWN P., Le culte des saints. Son essor et sa fonction dans la chrétienté latine, Le Cerf, 1984

[4]Thèse doctorale " Le dieu celtique Lugus ", CNRS 2007

[5] A. D'APREMONT, A.L. D'APREMONT, T. Van RENTERGHEM,La fabuleuse histoire du Père Noël. Origine, histoire et tradition.  Ed. Du Rocher, 1996

[6]  Jones GRANHAM, 'St Nicholas, icon of mercantile virtues: transition and continuity of a European myth' 2007

[7]Sources : Registre numérique de l'INPI,  Institut National de la Propriété Industrielle de France (marque enregistrée sous le numéro 3662684)

[8]  "Nieuwe Sint Nicolas Prent", 1800, dessin ayant appartenu à Jacobus VAN EGMONT (Rijksmuseum, Amserdam)

[9]'Nieuw licht op Zwarte Piet. Een kunsthistorisch antwoord op de vraag naar de herkom sr vanZwartePiet', VolksÞundig Bwlletin 19, r-3 J.Eugenie Boer-Dirks

[10]Dossier en ligne consacré à Zwarte Piet, Instituut Meertens, Onderzoek en documentatie van Nederlandse taal en cultuur

[11]Agence de presse Belga, 4 décembre 2014.

[13]SCHEKMANS, 1850.

[14] Aruba, Bonaire, Belgique, Canada, Curaçao, France, Iran, Luxembourg, Pays Bas, Surinam, Turquie et très marginalement aux États-Unis à Portland, à Chicago et en Louisiane où les immigrés germaniques retrouvent leur Zwarte Piet grimé en noir.

[15]Nowruz: Origins and Rituals By Dr. Iraj Bashiri , 2013

[16]Association Afro-Turque Afrikalilar.

[17] Référence du dossier: 1161 dossier à traiter en 2016

[18] Afghanistan - Azerbaïdjan - Inde - Iran (République islamique d’) - Iraq - Kazakhstan - Kirghizistan - Ouzbékistan - Pakistan - Tadjikistan - Turkménistan - Turquie

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