CPI. Les doutes du procès BEMBA
Y a-t-il vraiment eu crimes contre l’humanité à Bangui 
en 2002 et 2003 ?

Par WINA LOKONDO
Historien, journaliste indépendant

 Le 24 mai 2008, Jean-Pierre BEMBA, sénateur et ancien Vice-président de la RD Congo de 2003 à 2006, est arrêté en début de soirée dans sa résidence de Rhode-Saint-Genèse, un quartier périphérique de Bruxelles, en exécution du mandat d’arrêt international lancé contre lui par le procureur près la Cour Pénale Internationale. Il sera transféré, après neuf jours de détention dans la capitale belge, à la prison de la CPI de Scheveningen, un faubourg de La Haye. Il y est, à ce jour.

Jean-Pierre BEMBA répond des "crimes de viols, de meurtres et de pillages" qui auraient été commis par les troupes de l’Armée de Libération du Congo, ancienne branche militaire du MLC (Mouvement de Libération du Congo), envoyées à Bangui au secours du président de la République Ange-Félix PATASSÉ, élu démocratiquement le 22 octobre 1993, qui faisait face à une rébellion déclenchée en mai 2001 par le chef d’Etat-major des Forces armées de Centrafrique, le général François BOZIZE. L’accusation affirme que BEMBA – qui n’était pas avec ses hommes à Bangui - "savait" que ces derniers commettaient des crimes et qu’il n’avait pas pris "toutes les mesures nécessaires et raisonnables qui étaient en son pouvoir pour empêcher leur commission". Crimes pour lesquels il a été condamné à 18 ans de prison par la Chambre de première instance VII de la Cour.  Condamnation contre laquelle il a fait appel. Jean-Pierre BEMBA mérite-il une telle sévère sanction ?

Du maniement des chiffres à celui des armes

Après sa prise de pouvoir dans l’ex-Zaïre en mai 1997, le défunt président Laurent-Désiré KABILA avait aussitôt installé un pouvoir dictatorial : interdiction des activités des partis politiques, répression de toute manifestation contre son pouvoir, fermeture des médias privés, nombreuses arrestations d’acteurs politiques, des journalistes et autres activistes de la société civile, massives expropriations sans motifs, sans jugements de justice et sans indemnités, etc. L’urgence de sauver la démocratie s’était imposée. Il fallait vite stopper les dérives du nouveau régime. Quelques vaillants Congolais avaient ainsi levé l’option de recourir aux armes, unique moyen, avaient-ils estimé, de contrer la tyrannie du marxiste-léniniste et nouveau maître du pays. Jean-Pierre BEMBA, acteur économique de son état, décidera, lui aussi, d’apporter sa part à cette entreprise de libération (politique) du pays par une insurrection… armée. Du maniement des chiffres, le diplômé en gestion de l’ICHEC de Bruxelles et entrepreneur prospère passe à celui des armes. Bien que sans vocation initiale à l’art de la guerre, il lance, après une brève formation militaire en Ouganda, un mouvement armé que le gouvernement central de l’époque ne parvint jamais à mettre en échec. Ayant renoncé à sa très confortable vie citadine, l’homme connaîtra celle, non joyeuse, de troupier et passera cinq ans à guerroyer, parcourant cours d’eau, montagnes, brousses et forêts. Au fil des conquêtes territoriales, l’Armée de Libération du Congo occupera presque toute la partie Nord du pays qui fait notamment frontière avec la République centrafricaine.

Dans son livre "Le choix de la liberté", Jean-Pierre BEMBA parle de la raison de l’expédition de ses soldats en Centrafrique. "28 mai 2001, deux heures du matin, la sonnerie du téléphone retentit. Au bout du fil, le président PATASSÉ. Il m’informe du drame qui se déroule au cœur de la capitale centrafricaine (…). À sept heures, le Président PATASSÉ me rappelle et m’informe que les troupes qui sont restées fidèles sont incapables de reprendre la situation en main (…) En l’absence d’une intervention de l’Armée de Libération du Congo, tout semble perdu".

Le roman de son arrestation et de son incarcération à la CPI peut ainsi bien s’écrire comme l’histoire d’un fatal coup de fil nocturne d’un papa et la bienveillance d’un fils animé par un double sentiment de devoir : sauver physiquement un "père" et, aussi, la démocratie - qu’il était lui-même en train de défendre dans son propre pays, la RD Congo – que PATASSÉ incarnait par le pouvoir issu du suffrage universel qui fut le sien, démocratie que mettait à mal un officier en rébellion qui voulut être calife à la place du calife, mais qui, pendant dix ans et jusqu’à sa chute en mars 2013, n’aura pas su en assumer dignement la charge.

Appel des victimes et des témoins par radios

"Que les personnes qui auraient été victimes des exactions de tous genres de la part des soldats du MLC viennent se présenter en nos bureaux afin d’aller témoigner au procès de Jean-Pierre BEMBA à La Haye". C’est par ce communiqué diffusé par les radios de Bangui que les enquêteurs du procureur ont pu rencontrer les victimes et enregistrer leurs dépositions. De 135 au début du procès, le nombre a atteint 1.861 plaignants en novembre 2011. D’où ce commentaire humoristique d’un kinois sur cet appel des témoins : "Si j’étais à Bangui à cette période, j’aurais également répondu à cet appel. J’aurais raconté des balivernes, inventé n’importe quoi et ainsi avoir la possibilité de visiter gratuitement un pays européen". Et également cette observation d’un spécialiste du droit international : "C’est la première fois dans l’histoire de la justice internationale qu’un groupe aussi nombreux soit autorisé à participer à un procès". Un grand nombre de victimes et des témoins – opportunément invités à la pelle - devait, pour l’accusation et on le comprend aisément, crédibiliser la plainte.

Et comme dans tout procès, les victimes sont appelées à prouver à la fois que des exactions ont été commises, qu’elles en ont subi des préjudices corporels ou matériels et surtout, dans le cas présent, que BEMBA était au courant de la commission de ces exactions. Ce que victimes et témoins peinent à démontrer à la CPI. La Fédération du MLC-France en donne les raisons dans une de ses déclarations: "La majorité de ces témoins de viol proviennent d’une ONG dirigée par une ministre du gouvernement de François BOZIZE (…). Un problème de crédibilité s’est dégagé après l’audition de plusieurs témoins : fausses identités, falsification des actes, contradiction de récits de faits lors des demandes de participation et les dépositions devant les enquêteurs du procureur dans le chef des mêmes témoins. En outre, toutes les victimes de viol n’ont aucun témoin ayant assisté ou vu les scènes de viol". La crédibilité globale des témoignages a davantage été mise en doute lorsque, pour exemple, M. MBATA, un magistrat de Bangui, a déclaré au procès que sa maison avait été "complètement" pillée. "Avais-tu porté plainte à l’époque ?", l’interrogea la défense de Jean-Pierre BEMBA. Réponse du juriste : "Non". M. MBATA a préféré porter (tardivement) plainte…à la CPI que de saisir (d’abord) les juridictions de son pays juste après le préjudice subi, lesquelles auraient dû en faire aussitôt le constat ! Ce qui, de nouveau, fait dire à la Fédération du MLC-France : "Aucune victime, aucun témoin n’a officiellement porté plainte durant la période de la présence des troupes du MLC à Bangui. De ce fait, il est quasi impossible que BEMBA ait été au courant des exactions commises sur place. D’autre part, aucune autorité n’était informée sur ces faits, d’où impossibilité d’en faire part à BEMBA qui était à des milliers de kilomètres de terrains des opérations". "En rendant son jugement, note la défense de BEMBA, il y a eu confusion dans le chef de la Chambre en appliquant le standard de "should have known (aurait dû savoir)" pour dire que Jean-Pierre BEMBA "knew (savait)" alors que les éléments de preuve établissent que Jean-Pierre BEMBA ne savait pas".

Enquête partiale et bâclée

Dans son réquisitoire, le procureur MORENO affirme que "Jean-Pierre BEMBA a sciemment permis aux 1.500 hommes qu’il commandait de commettre des centaines de viols, des centaines de pillages. Jean-Pierre BEMBA était, dit-il, le commandant militaire avec l’autorité effective et le contrôle des troupes qui ont commis les crimes". Charges auxquelles avait répondu, dès le début du procès, Maître Liriss KWEBE, le défunt avocat du président du MLC : "Le procureur a mené, durant plus de huit ans, une enquête partiale et bâclée qui en définitive n’apporte absolument pas aux juges ce qu’ils sont en droit d’attendre, c’est-à-dire des preuves au-delà de tout doute raisonnable".

Science de rigueur, le droit est avide et se nourrit de pièces à conviction. Jusqu’à la fin de son mandat et son remplacement par Fatou BENSOUDA, le procureur MORENO n’est pas parvenu à démontrer que de toutes les forces combattantes présentes à Bangui (les soldats libyens, les troupes de la communauté des Etats sahélo-sahariens qui soutenaient également les forces gouvernementales, les Tchadiens qui guerroyaient en faveur de BOZIZE, l’armée régulière de PATASSÉ, les différentes milices ethniques locales, etc.) seuls les Congolais du MLC, animés, à y croire, par une sorte de cruauté qui leur serait propre, auraient perpétré les atrocités décriées durant toute cette période des hostilités à Bangui. "Ces derniers faisaient-ils la guerre contre de doux et gentils enfants de chœur qui, eux, n’auraient violenté personne et ne tiraient que sur les mouches ?", s’interroge la députée nationale et secrétaire générale du MLC Eve BAZAÏBA. Et comment victimes et témoins distinguaient-ils les militaires du MLC des autres belligérants ? Au procès, le Témoin 38 déclare avoir vu les hommes de BEMBA : "Ces soldats portaient des bottes en caoutchouc, ils avaient des bérets noirs, rouges, violets. Ils n’avaient pas d’insignes de corps". Bien des observateurs qui suivent le procès se demandent si l’on peut se fier à ces genres de descriptions "vagues", de témoignages manifestement douteux. "Les critères d’identification par la langue ou les uniformes, estime un observateur, ne peuvent constituer des éléments de preuve solides car les présumés victimes, étant sous traumatisme, pouvaient facilement faire des confusions et erreurs".

À la première audience de confirmation des charges, le 15 janvier 2009, "le procureur n’a pas apporté de preuves, mais a seulement montré qu’il existe des raisons substantielles de croire que la personne a commis les crimes présumés", écrivent les observateurs de "Open Society Foundations" qui suivent journellement le procès, lesquels notent également : "Le procureur a cherché à accuser M. BEMBA d’avoir directement commis les crimes. Les juges lui demandaient maintenant d’envisager de requalifier les faits en responsabilité de commandement qui signifie que les dirigeants qui exercent un contrôle effectif sur leurs troupes peuvent être tenus comme légalement responsables des crimes commis par ces troupes".

Au sujet de la direction de la guerre, la défense de BEMBA estime que la Chambre a fait une confusion entre trois niveaux de commandement : stratégique, opérationnel et tactique. La défense déplore le fait que la Chambre ait écarté par erreur l’important rapport fait par le général SEARA, du haut de ses 37 ans d’expérience en opérations militaires et de sa connaissance du terrain, croyant qu’il était basé sur de simples témoignages. En rendant son jugement, la Chambre n’a pas démontré comment Jean-Pierre BEMBA pouvait s’occuper seul de ces trois niveaux de commandement. Elle a en outre affirmé que Jean-Pierre BEMBA était assisté par l’Etat-Major du MLC qui ne le pouvait car, lui aussi, ignorait tout sur la situation des combats en République centrafricaine.

Témoignage à jamais perdu

Les avocats de BEMBA ont demandé en vain, jusqu’à aujourd’hui, la convocation à la barre de la CPI des autorités (militaires et civiles) centrafricaines de l’époque. La première d’entre elles, dont le témoignage aurait "enfoncé" ou fait libérer Jean-Pierre BEMBA, était justement l’ancien président de la République Ange-Félix PATASSÉ, malheureusement décédé en avril 2011. Un témoignage capital à jamais perdu. Jusqu’à sa mort, ce dernier n’a pas fait preuve de courage et de dignité pour déclarer et reconnaître sa responsabilité en tant que Chef de l’Etat, autorité souveraine et invitante du contingent du MLC. Sa responsabilité a pourtant été courageusement établie par le procureur centrafricain FEINDIRO, à l’issue de l’enquête judiciaire du Tribunal de Grande Instance de Bangui. "C’était PATASSÉ, et non M. BEMBA, qui portait la responsabilité de commandement, fait confirmé par le général BOMBAYAKE qui a assuré que c’était M. PATASSÉ qui décidait de tout et que lui ne faisait qu’appliquer les instructions reçues".

Mais le procureur MORENO a incompréhensiblement décidé d’ignorer la décision de non-lieu prononcée par le Tribunal de Bangui en faveur de Jean-Pierre BEMBA, alléguant manquer de…preuves pour accuser PATASSÉ. Les avocats de BEMBA plaident naturellement l’innocence de leur client et affirment que la responsabilité hiérarchique incombe au commandement suprême de l’armée centrafricaine. "Tout se joue, plaide Maître Aimé KILOLO, sur la question de savoir qui était le chef militaire du contingent MLC envoyé en Centrafrique (…) Une personne ne peut commander seule une opération militaire ; il faut un Etat-major. Le contingent MLC n’était pas venu avec son Etat-major, il était placé sous l’autorité de l’État-major centrafricain". Et la députée Eve BAZAIBA de dire : "Les présumés auteurs directs de la commission des crimes sont connus ainsi que les personnes qui avaient directement un contrôle effectif sur eux au sein de l’Etat-major centrafricain entre octobre 2002 et mars 2003. Ils sont libres de tout mouvement et vaquent tranquillement à leurs occupations. Il s’agit de l’ancien président élu Ange Félix PATASSÉ, du Président BOZIZE qui avait pris le pouvoir par les armes, de Jean-Jacques DEMAFOUTH, ministre de la Défense et de Martin KOUMTAMDJI alias Abdoulaye MESKINE, chef de la sécurité présidentielle (sous PATASSÉ). Tous étaient des autorités civiles et militaires qui ont disposé des éléments armés provenant des alliés tant nationaux qu’internationaux. Ces personnalités ont disposé de la chaîne de commandement et de la gestion de la logistique et des opérations militaires pendant l’affrontement sous le contrôle effectif de l’Etat-major centrafricain qui dépendait directement du président PATASSÉ".

Le commandement "direct" de ses troupes par Jean-Pierre BEMBA n’a pas été démontré jusqu’à la fin du premier procès. Comme souligné, les hautes autorités politiques et militaires centrafricaines de l’époque - qui auraient dû le confirmer ou l’infirmer – n’auront jamais été invitées à témoigner au procès, le procureur ayant estimé leurs témoignages…pas nécessaires ! "Nous avons relevé dans le prononcé du jugement de la Chambre, souligne un des avocats de Jean-Pierre BEMBA, la confusion dans le chef de cette dernière en écartant tous les éléments de preuve démontrant que les troupes du MLC étaient sous contrôle effectif de la République centrafricaine. La Chambre a affirmé que le contingent du MLC agissait en électron libre. Nous avons contré cette affirmation en citant tous les éléments de preuve qui démontrent que les troupes étaient mixées. Dès lors, Jean-Pierre BEMBA ne pouvait avoir un contrôle effectif sur eux à distance. Il n’y a pas eu cession de souveraineté (militaire ou politique) au profit de ce dernier de la part des autorités centrafricaines".

Le procès BEMBA fait réagir une certaine opinion, africaine particulièrement, qui pose des questions : si BEMBA doit répondre des actes de ses soldats, pourquoi les dirigeants (politiques et militaires) américains, britanniques, russes et français ne répondent-ils jamais des meurtres, brutalités et viols commis par leurs troupes – qu’ils dirigent d’habitude directement eux-mêmes - lorsque celles-ci vont défendre les droits de l’homme et la démocratie à travers le monde ? Les troupes du sénateur BEMBA n’ont-elles pas aussi été en République centrafricaine pour y défendre un pouvoir légitime, un président de la République démocratiquement élu ? Pourquoi ce "deux poids deux mesures" ? Et les solennels aveux et…excuses de l’ancien premier ministre britannique Tony BLAIR au sujet des dégâts matériels et humains causés en Irak par les pays de L’OTAN dont son pays est membre ne sont nullement de nature à réduire ce ressentiment des peuples arabo-africains que révolte l’impunité dont jouissent les "grands" du monde. "Il n’y a point de doute, se convainc Madame BAZAIBA, que la CPI est utilisée comme instrument pour éliminer des adversaires politiques potentiels. Il lui est collé l’appellation de la ‘Cour Politique Internationale’ à cause de sa justice sélective et politisée".

Jean-Pierre BEMBA est la première personnalité jugée par la CPI depuis sa création. L’acquitter jetterait un discrédit sur le travail et le fonctionnement de la Cour. Dès lors, il faut (absolument) à celle-ci son premier "trophée", son premier condamné malgré la vérité des faits et l’évidente innocence de l’accusé. Ainsi le pensent ceux qui parlent d’un honteux acharnement du bureau du procureur sur le président du MLC. Et qui s’interrogent : la légitime nécessité de rendre justice aux victimes – si effectivement il y a eu  crimes et victimes - doit-elle passer par…une injustice judiciaire ? Jean-Pierre BEMBA devrait-il expier juste pour satisfaire une certaine opinion, pour l’exemple, pour envoyer un message à d’autres chefs militaires, pour justifier l’existence d’une Cour ? Doit-on rendre justice par une injustice ?

Crimes sans images

Le procès BEMBA chagrine les consciences honnêtes et les historiens. Le monde a connu plusieurs "petits" et grands crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. On ne remontera pas au déluge pour les citer tous. On en prend quelques-uns du 20ème siècle : le génocide des Arméniens, celui des Juifs et celui des Tutsis, les massacres de POL POT au Cambodge, ceux de STALINE dans l’ancienne URSS et ses camps de concentration (les goulags), l’épuration ethnique des Bosniaques de Serbie, etc. En plus de leur "massivité" en termes de nombre de morts, tous ont eu deux caractéristiques. Ils ont, d’une part, été prémédités, pensés et même théorisés (le cas d’HITLER avec son livre "Mein Kampf", "Mon combat") et, d’autre part, ils ont été prouvés par toutes sortes de traces (les cadavres en millions sinon en milliers, principalement), de témoignages oraux et d’enquêtes diverses sur les lieux de leur commission. Des photos et des films du génocide des Arméniens par exemple, qui s’est pourtant passé entre 1915 et 1917, sont régulièrement montrés.

Les crimes imputés aux soldats du MLC sont "récents" et datent de…2002 et auraient été perpétrés non en brousse dans l’arrière-pays, mais à Bangui, capitale de la République centrafricaine, siège des institutions du pays et des représentations diplomatiques et où abondent des organisations non gouvernementales - nationales comme étrangères. Contrairement aux autres crimes de l’Histoire, ceux prétendument reprochés à BEMBA ne pouvaient pas être prémédités ni préparés, d’abord parce que l’appel au secours du président centrafricain Ange-Félix PATASSÉ fut inopiné et ensuite parce que lesdits crimes (notamment le viol des femmes comme stratégie de guerre) n’entraient nullement dans l’éthique de Jean-Pierre BEMBA - son parcours de vie ne l’indique pas - ni dans la philosophie de son mouvement, le MLC, ni dans celle de son armée. Jusqu’à sa dissolution en 2003, l’existence de celle-ci a été émaillée de procès (publics) sanctionnant diverses infractions commises par des officiers supérieurs ou par des hommes de troupe.

Par ailleurs, et très curieusement, après plus de huit ans d’enquêtes et cinq ans de procès, aucune preuve matérielle "irréfutable" (photo, écrit, film, document sonore, objet quelconque,…), attestant les meurtres, les viols et les pillages reprochés aux militaires de Jean-Pierre BEMBA, et indirectement à lui par le procureur, n’a jamais été présentée, ni au procès ni aux médias. On n’en trouve pas non plus dans Google ni dans YouTube. Bizarre ! Les récits des prétendues victimes et des témoins à charge se sont révélés peu crédibles. Le nombre et les noms de personnes tuées ne sont pas connus. Aucune image de leurs visages, de leurs funérailles ni de leurs cimetières (ou fosses communes) n’a jamais été montrée. Personne - ni les victimes elles-mêmes, ni les journalistes, ni les ONG ni les diplomates - n’a jamais filmé ni pris des photos des meurtres, viols et pillages qui auraient été commis en pleine ville et pendant cinq mois, d’octobre 2002 à mars 2003 ! Personne. Y a-t-il vraiment eu crimes "massifs" contre l’humanité à Bangui durant cette période ? La question se pose, aujourd’hui plus qu’hier. Par ailleurs, peut-on parler de crimes contre l’humanité sans en établir ses éléments constitutifs, notamment une volonté évidente, une politique visant à s’attaquer principalement aux civils ?

Neutraliser BEMBA

La RD Congo et la Centrafrique sont notamment séparées par la rivière Oubangui et partagent une frontière commune d’environ mille kilomètres. Ayant réussi son coup d’Etat le 15 mars 2003 – appuyé en sourdine par la France (ancienne puissance coloniale et membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU) qui "maudissait" PATASSÉ qu’elle trouvait…indocile -, le Président François BOZIZE ne pouvait avoir sommeil tranquille en ayant Jean-Pierre BEMBA (allié militaire de PATASSÉ et, de ce fait, lui aussi "honni" par Paris) à ses portes, à l’autre rive. Le "neutraliser" était, pour le nouveau maître de Bangui, une nécessité géostratégique vitale. Pas besoin d’être devin pour comprendre que Kinshasa souffrait de la même obsession. Il y avait, sans nul doute, grande inquiétude de la part du président Joseph KABILA de vivre dans un même marigot kinois avec un BEMBA "militarisé", fortuné et très populaire. Popularité qui s’était éloquemment exprimée à travers les résultats électoraux de l’élection présidentielle de 2006. Au second tour de scrutin, Jean-Pierre BEMBA devança Joseph KABILA en voix dans 6 provinces sur les 11 que comptait le pays (qui en comprend 26 actuellement à la suite du découpage territorial intervenu en 2015). Dans la très peuplée capitale Kinshasa, dont la population était estimée à cette période à huit millions d’âmes, ville qui symbolise la diversité socio-culturelle congolaise réunie en un lieu, l’écart des voix fut énorme, abyssal – 80% à Jean-Pierre BEMBA contre 20% à Joseph KABILA.

Beaucoup de Congolais sont convaincus que l’arrestation du président du MLC est politique et que c’est cette conjonction d’intérêts politiques de Bangui et Kinshasa qui en est la (vraie et non dite) raison. Et que le déclenchement de l’action judiciaire par le procureur MORENO (en réponse à la plainte de la République centrafricaine présidée par…François BOZIZE) aura été un moyen "propre" (et vendable à l’opinion internationale) de mettre BEMBA hors d’état de nuire à BOZIZE et à KABILA, et ainsi de permettre à ces derniers de gérer "tranquillement" leurs pays respectifs. La plainte contre Jean-Pierre BEMBA aurait reçu l’appui de Bruxelles et de Paris, soutiens actifs des pouvoirs de Kinshasa et de Bangui à l’époque. C’est bien connu que la Belgique (ancien pays colonisateur de la RD Congo) et la France n’avaient pas misé sur le président du MLC à l’élection présidentielle congolaise de 2006 - pour des raisons connues de beaucoup de gens dans les milieux diplomatiques de ces temps-là - et n’ont ainsi pas moins contribué à son accusation et à son arrestation. Exilé au Portugal depuis qu’il avait quitté précipitamment la RD Congo en 2007, il aura malheureusement fallu à Jean-Pierre BEMBA d’effectuer une visite familiale en…Belgique pour qu’il y soit arrêté !

Subornation des témoins

L’Argentin Luis MORENO OCAMPO a quitté ses fonctions à la CPI en juin 2012 sans avoir démontré la culpabilité de M. BEMBA. Il faut dire que le procès de ce dernier devenait pour lui, au fil des audiences, psychologiquement ingérable, une insupportable patate chaude qui lui brûlait les mains et qu’il a opportunément refilée à la gambienne Fatou BENSOUDA. Habile stratège, la nouvelle procureure imagina, afin de reprendre avantage, de déplacer la bataille vers un autre terrain. Après avoir ordonné des mises sur écoute téléphonique de Jean-Pierre BEMBA, de ses avocats et de ses proches amis, elle les accusera de subornation de (leurs) témoins et obtiendra un second procès qui a du coup rendu inéquitable le procès principal du fait de l’arrestation et de la détention de la défense principale de Jean-Pierre BEMBA alors que le procès était en cours, et des mesures intrusives de surveillance de sa défense avec accès à la stratégie de cette dernière – pourtant protégée par des droits sacrés - pendant que l’affaire est en cours.

Après onze mois de détention, les avocats et les proches de Jean-Pierre BEMBA ont tous, sauf ce dernier lui-même, bénéficié de la liberté provisoire. Ils ont continué à comparaître libres à ce  procès de subornation de témoins qui a commencé en septembre 2015. Les déclarations de plusieurs témoins se sont révélées sujettes à caution. Certains d’entre eux seraient des escrocs centrafricains qui s’étaient fait passer pour d’anciens militaires et qui cherchaient tout simplement à soutirer de l’argent, les uns à Jean-Pierre BEMBA en lui promettant des témoignages en sa faveur et lesquels ont ainsi abusé de ses avocats, et les autres à la procureure – qui a remis à certains des sommes allant jusqu’à 20.000 euros - pour leur venue à la CPI témoigner contre le président du MLC. Le verdict a été rendu le 19 octobre 2016. La Chambre a suivi la procureure et a déclaré Jean-Pierre BEMBA et ses co-accusés coupables. Les peines seront prononcées ultérieurement. Ces derniers annoncent aller en appel contre ce jugement qu’ils estiment injuste.

Depuis plus de huit ans, les Congolais sont scotchés aux deux procès de l’ancien Vice-président de la République et le resteront des mois encore dans la fébrile attente des prononcés de jugements des deux affaires qui vont être rejugées. Si naturellement ses adversaires espèrent le voir condamné, un grand nombre de Congolais estiment par contre la libération de BEMBA d’un grand intérêt pour le pays, le progrès de ce dernier étant l’affaire de tous ses habitants, chacun devant y apporter son savoir et son savoir-faire. Le courage de l’ancien vice-président congolais, sa solide formation universitaire, sa jeunesse, son ouverture au monde, son expertise  éprouvée sur les questions économiques, sa bonne connaissance du pays, sa proverbiale rigueur gestionnaire et son important poids politique (personnel) ainsi que celui de son parti (le MLC) devraient y contribuer. Dans le cas malheureux où il serait condamné en appel, la RD Congo - qui a aujourd’hui grandement besoin d’un leadership compétent et efficace - se verrait privée, pendant quelques années et ce serait regrettable pour elle, d’un de ses meilleurs et importants acteurs politiques de l’après l’ère MOBUTU.

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