Les manuscrits arabes d'Afrique, de Tombouctou à Cape Town

par Xavier LUFFIN
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles

NDLR : Le 21 avril 2016 à Charleroi, l'asbl Centre Régional d'Intégration de Charleroi (CRIC) a organisé une conférence et une exposition sur le thème : "L'Afrique et les manuscrits de Tombouctou, un retour aux sources des savoirs". Parmi les intervenants, M. Abdoul WAHID HAIDARA, responsable de la bibliothèque Mohamed TAHAR à Tombouctou, et le Professeur Xavier LUFFIN dont le texte de l'exposé est reproduit ci-dessous :

Introduction

On associe généralement l'Afrique en-deçà du Maghreb à la tradition orale exclusivement et on imagine du même coup que l’écriture vient avec la période coloniale. Cela fait de l’Afrique un continent sans écriture et donc, selon les canons occidentaux, sans Histoire. Cela a été dit et répété tout au long du 19ème siècle et de la période coloniale, et cette idée est si largement acceptée qu'elle prévaut en Afrique également. Prenez les manuels scolaires, mais aussi souvent les livres académiques publiés par des chercheurs africains, eux-mêmes font peu de cas des documents écrits produits sur place dans leurs recherches. La réalité est pourtant toute différente.

Les anciennes écritures

Il faut d'abord rappeler que plusieurs écritures se sont épanouies sur le continent africain depuis l'Antiquité. Le cas le plus évident est celui de l'Égypte, qui a vu naître l'écriture hiéroglyphique à la fin du 4ème millénaire avant J-C, et plus tard d'autres écritures comme le démotique, et aussi le copte au début du premier siècle après J-C, dérivé de l'alphabet grec. Dans la même région, il faut aussi mentionner le méroïtique, écrit du 2ème siècle avant J-C au 5ème dans le royaume de Koush, au sud de l’Égypte, et le vieux nubien, dérivé de l'alphabet copte, utilisé par les royaumes nubiens entre le 7ème et le 15ème siècle. Plus bas, le guèze se développe en Éthiopie dès le 3ème ou le 4ème siècle après J-C. La même écriture est appliquée aujourd'hui à d'autres langues d'Éthiopie et d'Érythrée, en l'occurrence l'amharique, le tigré, le tigrinya et le bilen.

Plus à l'ouest, dans le monde berbère, on peut mentionner dans l’antiquité les écritures anciennes dites puniques (liées à Carthage) et lybiques ou libyco-berbères, dont on sait encore peu de choses, et bien sûr le tifinagh, dont la datation n’est pas clairement établie mais qui est de toute manière plus récent. Mais, il est vrai, tous ces exemples se concentrent en Afrique du Nord, au sens large.

L'alphabet arabe en Afrique

Plus largement, avant la diffusion des caractères latins dans l'ensemble du continent africain, introduits par les Européens, un autre alphabet a eu un rayonnement beaucoup plus large, chronologiquement et spatialement, et sans cesse en progrès : l’arabe, le plus souvent mais pas systématiquement associé à la progression de l’islam. En effet, l'arabe va se diffuser en Afrique parallèlement à l'expansion de l'islam sur le continent. Or cette expansion commence très tôt, dès le 7ème siècle pour le Maghreb, et continue aujourd'hui. La présence de l'écriture arabe en Afrique est donc très ancienne dans certaines régions, et très récente dans d'autres. L'usage de l'arabe se diffuse en Afrique du Nord dès le 7ème siècle. Pour le reste de l'Afrique, l'ancienneté du phénomène est variable : les plus anciennes inscriptions arabes retrouvées en Somalie remontent à la seconde moitié du 8ème siècle, au 10ème siècle sur la côte swahilie, mais dans l'est et le nord du Congo ou en Ouganda par exemple, l'arabe ne se diffuse que dans la seconde moitié du 19ème siècle, quelques décennies avant l'arrivée des Européens.

Si l'on prend précisément la colonisation européenne (et donc l'introduction de l'écriture latine) comme point de repère, l'écriture arabe était en usage dans de nombreux pays africains à l'aube de celle-ci, partout où l’islam s’était diffusé, depuis longtemps ou pas.

Les caractéristiques de l'écriture arabe en Afrique

L'écriture arabe n'a pas simplement été adoptée en Afrique, les lettrés locaux se la sont appropriée et ont donné lieu à des styles locaux, en particulier au Mali. Les styles d'écriture que l'on trouve depuis le Sénégal jusqu'au Darfour sont largement liés au style appelé maghrébin, puisqu'en réalité l'usage de l'écriture arabe dans ces régions vient effectivement d'Afrique du Nord. Quelques illustrations montrent d'une part les différences entre l'écriture maghrébine et celle utilisée au Proche-Orient, et les similitudes entres les écritures africaines (suqi, sahrawi, etc.) et l'écriture maghrébine.

Les écritures développées en Afrique de l'Est sont, elles, plus proches de celle utilisée à Oman, puisque l'écriture arabe y a été introduite par les commerçants omanais.

Les langues 'ajami

Un autre élément d'appropriation de l'alphabet arabe est son application aux langues africaines. On parle alors de documents 'ajami, en se référant à un terme arabe qui signifie précisément "non-arabe", en particulier d'un point de vue linguistique.

On a recensé au moins 80 langues africaines notées en caractères arabes, avec un développement particulier en Afrique de l'Ouest. Les plus connues sont le peul (parlé notamment en Mauritanie, au Sénégal, au Niger et en Guinée), le haoussa (parlé notamment au Nigéria), le songhai (parlé au Mali), le malinke (parlé notamment au Mali et en Guinée), le wolof au Sénégal, mais il y en a bien d'autres.

En Afrique de l'Est, d'autres langues africaines ont été notées en caractères arabes, les plus connues sont le swahili et le somali, mais il y a quelques autres langues bantoues, souvent apparentées au swahili mais tout de même différentes, comme le chimbalazi en Somalie, le comorien, etc. On a aussi quelques textes en malgache, généralement des textes magiques des petites communautés musulmanes côtières. On peut trouver des exemples de document en swahili 'ajami, provenant du Congo.

Le passage à l'écrit pour les langues africaines précitées est assez tardif par rapport à l’usage de l’arabe ; en effet il s'est généralement opéré après un usage plus ou moins long de la langue arabe dans les régions concernées, et semble souvent lié à un désir de diffuser plus largement la religion et les connaissances. En effet, l'arabe n'étant pas dans ces régions une langue vernaculaire, mais uniquement une langue d'enseignement, son usage restait limité à ceux qui l'avaient étudié. Écrire en peul, en haoussa, en wolof ou ailleurs en swahili permettait de toucher un auditoire plus large. Dans la zone haoussa, la rédaction de poèmes religieux en haoussa et en peul, par Usman DAN FODIO au 18ème siècle notamment, a vraisemblablement joué un rôle déterminant dans la progression de l'islam dans la population (Levtzion).

Ainsi, le premier document 'ajami attesté est, apparemment, un texte en tamasheq noté en caractères arabes, remontant au 16ème siècle. Pour le haoussa, il faut attendre le 17ème siècle. En Afrique de l'Est, le swahili est noté en caractères arabes au moins dès le 18ème, mais le somali lui n'est noté en caractères arabes qu'à partir de la fin du 19ème siècle. Or, on l’a vu plus haut, l’écriture arabe était connue bien plus tôt dans ces régions.

L'une des principales caractéristiques de l'écriture 'ajami est la notation systématique des voyelles alors que traditionnellement en arabe on ne les note que dans des cas limités, à savoir le texte coranique et la poésie. Dans certains cas, des signes supplémentaires ont été créés pour noter certaines voyelles et consonnes, voire même pour noter le ton.

Par contre, la forme du livre 'ajami suit les canons et la structure du livre arabe, comme on le voit sur des documents en wolof  : la première page contient le titre et le nom de l'auteur, ainsi qu'un texte introductif en arabe, puis vient le texte 'ajami. Les pages contiennent généralement une réclame, et à la fin de l'ouvrage on retrouve un colophon, indiquant le nom de l'auteur, du copiste, éventuellement le lieu et la date de copie.

De manière générale, les livres rédigés en Afrique sont reconnaissables par l'écriture, comme on l'a vu plus haut, mais aussi par le fait qu'ils ne sont généralement pas reliés, contrairement aux livres arabes orientaux par exemple. En effet, les feuillets sont rassemblés dans un étui, généralement en cuir. Cette règle prévaut dans une zone allant de la Mauritanie au Darfour.

Les livres ….

On recense des livres anciens en arabe ou en langues 'ajami dans de nombreux pays d'Afrique. Nous allons toutefois nous attarder un peu sur les bibliothèques de Tombouctou, parce qu'elles sont les plus connues, les plus anciennes et surtout parce qu'elles font l'objet d'une belle exposition ici au Bozar. Tombouctou prend son essor politique et culturel au 14ème siècle, sous l’impulsion de MANSA MUSA, l’empereur du Mande. La ville passe sous domination songhay au siècle suivant et ce jusqu’à la fin du 16ème, lorsqu’elle est prise par le Maroc. Les bibliothèques de Tombouctou sont le résultat de cette longue Histoire.

Cela dit, il existe de nombreuses autres bibliothèques, au Mali même, mais aussi au Nigéria, au Niger, au Sénégal, au Ghana et ailleurs, même si souvent elles sont de taille plus modeste.

Les descriptions faites par certains observateurs occidentaux indiquent qu’à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, on trouvait dans de nombreuses localités ouest-africaines, du Libéria, de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Ghana ou du Nord-Cameroun, des bibliothèques de taille modeste, mais néanmoins disséminées un peu partout. Je ne citerai que deux exemples : Edward BLYDEN, un Libérien qui a beaucoup écrit dans la seconde moitié du 19ème siècle sur la culture musulmane dans son pays et la sous-région, mentionne régulièrement l’usage de l’arabe, y compris en milieu rural. Il avait lui-même acheté quelques manuscrits ici et là. Il expliquait aussi qu’on étudiait les poèmes d'AL-HAJJ OMAr, célèbre lettré peul du 19ème siècle mais aussi vu les Maqamat d’AL-HARIRI, un classique de la littérature arabe composé en Irak et qui remonte au 12ème siècle, dans certains villages qu’il avait visités, notamment à Boporo (Libéria). Au début du 20ème siècle, un officier français nommé Paul MARTY recense les ouvrages contenus dans deux bibliothèques personnelles de deux lettrés dioula de Mankono, une ville du nord de la Côte-d’Ivoire qui compte aujourd’hui environ 23 000 habitants, avec un total de 139 titres.

De quoi parlent ces livres ?

Prenons le cas des manuscrits des bibliothèques de Tombouctou comme illustration, notamment ceux visibles dans cette exposition. Ils sont en réalité de nature très diverse, quoique très généralement liés à la religion, indissociable des connaissances et des sciences jusqu'à la période coloniale. Ainsi, on trouve des exemplaires du coran, des exégèses du coran, mais aussi des livres de droit. Les sciences exactes sont représentées, notamment les mathématiques comme dans un manuscrit du 18ème siècle et l'astronomie. Enfin, il y a aussi la littérature stricto sensu. La poésie arabe classique, notamment ici un commentaire fait au Caire au 14ème siècle par SALAH AL-DIN AL-SAFADI d'un poème composé par AL-TUGHRA'I au 12ème siècle, intitulé la Lamiyyat al-'Ajam. D'autres textes littéraires, notamment les Mu'allaqat et les maqamat d'AL-HARIRI, étaient étudiés à Tombouctou et plus largement en Afrique de l'Ouest.

Parfois, elles étaient lues en arabe et expliquées dans les langues locales. Voici aussi un exemplaire du Tuhfat al-albab d'ABU HAMID AL-GHARNATI, auteur andalou du 12ème siècle, qui est une sorte de recueil de textes à propos des étrangetés de l'humanité, un genre très prisé à l'époque médiévale, alimenté notamment par les récits des commerçants et des voyageurs.

Ce premier échantillon nous montre donc la diversité des textes étudiés à Tombouctou. Mais cette diversité se retrouve aussi dans l'origine des textes : certains ont été rédigés en Arabie, d'autres au Maghreb, en Andalousie ou en Égypte ; ils étaient apportés par les commerçants maghrébins, mais aussi par les savants locaux qui se déplaçaient, notamment pour étudier ou pour effectuer le pèlerinage à la Mecque.

À cela, il faut ajouter les textes produits localement, en arabe ou dans les langues locales, par des juristes originaires de Tombouctou, comme ce traité de SIDI AL-MUKHTAR AL-KUNTI du début du 19ème siècle. AL KUNTI était originaire de la région d’Erg Oralla, dans le nord du Mali. Il a été instruit par ses frères et son grand-père, puis par SĪ ‘ALĪ BIN NAJĪB, un cheikh de la Qādiriyya, une influente confrérie soufie. Il a également étudié au Maroc en 1754. À la mort de SI ‘ALI, il est devenu le cheikh de la Qādiriyya dans l’Azawad. Son réseau d’influence s’étendait jusqu’en Mauritanie, dans le Bornou, et même en Côte d’Ivoire et en Guinée. Il est l’auteur de dizaines d’ouvrages : collections de prières, réponses à des consultations (ajwiba), épîtres (rasa’il), fatwas, poèmes, etc. Certains venaient des contrées voisines, en particulier le nord du Nigeria actuel comme ce manuscrit de 'ABDULLAH DAN FODIO au début du 19ème siècle, membre de la famille peule des Fodiawa (terme peul, repris en haoussa et signifiant "lettrés") originaire du Futa Toro. Connu aussi sous le nom d’ABDULLAHI DAN FODIO, ou encore d’AL-USTĀDH – le maître, en arabe – il était le frère du célèbre USMAN DAN FODIO, lui-même poète et surtout leader politique, sultan du Sokoto (Nigéria actuel), dont il avait d’ailleurs réuni et commenté les poèmes dans un ouvrage intitulé Tazyīn al-

waraqāt, "L’ornementation des pages". Il fut éduqué par divers savants du Sokoto ainsi que par son propre frère, qui lui confia aussi des fonctions politiques : dès 1813, il administra une partie des territoires conquis par USMAN DAN FODIO. Auteur de plus d’une centaine d’ouvrages en arabe à propos de la gestion politique, du soufisme, du droit religieux (fiqh), de grammaire arabe, d’exégèse coranique, de généalogie et de poésie. On lui doit aussi quelques poèmes en haoussa. Mentionnons encore ce traité de droit en peul, datant du 19ème siècle, qui commence ainsi : "Au nom de Dieu, clément et miséricordieux, que la prière de Dieu soit sur Muhammad, son prophète, et sur ses compagnons. Ceci est un livre en peul ‘ajami dû au vertueux juriste ‘ABDALLAH B. MUHAMMAD ‘ALI, que Dieu soit miséricordieux envers lui. Amen. Premier chapitre : à propos de la foi." Certaines familles s'étaient spécialisées dans le travail intellectuel, comme les Fodiawa ou les Kunta, qui ont produit plusieurs lettrés importants, parfois très prolixes, et parfois dans plusieurs langues. Ce fut le cas d'USMAN DAN FODIO, qui écrivait en arabe, en peul et en haoussa.

Pour revenir sur la nature des textes, il faut aussi mentionner l'existence de quelques poèmes épiques, qui appartiennent normalement à la tradition orale mais qui ont parfois été mis par écrit, dans le monde swahili en particulier, et surtout de chroniques locales, plus ou moins longues, qui sont très importantes car elles donnent un point de vue non-occidental sur l'Histoire de l'Afrique. Les plus célèbres de ces chroniques sont le Tarikh al-fattash, chronique de l'empire songhay, probablement rédigé au 17ème siècle, pour ce qui est de l'Afrique de l'Ouest, et la Chronique de Kilwa, pour l'Afrique de l'Est, rédigée au 16ème siècle. Mais il en existe d'autres, plus récentes et plus modestes, comme la chronique des sultans du Bornou rédigée au 19ème siècle, ou encore le Zuhur al-basatin de MUSA KAMARA, lettré peul du Sénégal. Ce dernier ouvrage est certes tardif, mais il fourmille d'informations intéressantes, et surtout il contient 1700 pages.

...et les autres documents

Si les livres constituent l'élément le plus esthétique dans le cadre d'une exposition, il ne faut pas négliger les nombreux autres documents africains en caractères qui nous sont parvenus : lettres commerciales, lettres diplomatiques, contrats, mais aussi amulettes, drapeaux, décorations vestimentaires, etc. La première catégorie de documents est fondamentale en tant que sources historiques de première main. D'abord, parce que ces contrats et missives fourmillent d'informations d'ordre historique ou économique à exploiter. Dans le cas du Congo, on a des lettres arabes faisant allusion au commerce d'ivoire, mais aussi aux relations entre comptoirs arabo-swahilis dans l'est ou entre chefferies zande dans le nord, ainsi qu'à la situation politique. Ces informations peuvent être comparées aux sources occidentales de l'époque pour voir si elles les corroborent ou pas.

Par exemple, une lettre provenant du Congo, envoyée par ‘ALI B. SĀLIM B. MĀJID AL-HIRĀSĪ à MUHAMMAD B. KHALFĀN B. KHAMĪS AL-BARWĀNĪ en 1893, mentionne qu’il y a eu une grande bataille entre MWENYE PEMBA, fils de MWENYE MOHARA, et NGONGO LUTETE. Ce dernier a perdu la bataille, plusieurs de ses esclaves ont été tués, d’autres ainsi que ses biens ont été confisqués.

Un autre élément d'analyse intéressant est cette fois-ci d'ordre confessionnel : en Afrique de l'Est, l'usage de l'écriture arabe n'est pas forcément lié à la pratique de la religion musulmane. Ainsi, plusieurs chefs zande du nord du Congo, mais aussi le roi MSIRI au Katanga, ou encore le roi MUTESA en Ouganda ont compris l'usage qu'ils pouvaient faire de l'écriture au niveau administratif et ont enrôlé des scribes pour leur dicter des lettres, ou même pour leur apprendre à écrire, sans forcément se convertir à l'islam. On a même quelques traités de soumission de l'est du Congo écrits en swahili en caractères arabes liant des représentants coloniaux à des chefs locaux non musulmans.

Les premiers colonisateurs face à la langue arabe

Dans des régions aussi différentes que le Sénégal, le Nigeria et le Congo, les administrateurs européens seront confrontés à la gestion de documents en arabe. Voici deux exemples intéressants, concernant des régions assez excentrées.

Le premier est une lettre envoyée en 1868 par FANFI DURAH, sultan de Musadu, capitale mandinguesituée aujourd’hui en Guinée, au président du Libéria, WARNER, pour se plaindre d’une guerre avec un rival. Le messager qui l’a rapportée était Joseph KNIGHT ANDERSON, né à Baltimore aux USA, chargé d’explorer l’hinterland libérien pour le compte du gouvernement de ce nouvel état créé en 1847 pour accueillir les anciens esclaves américains désireux de revenir en Afrique. Dans sa lettre, le chef local explique qu’un conflit avec un autre chef mandingue de la région a ravagé sa ville et il demande l’aide du gouvernement libérien. ANDERSON a reproduit une copie de cette lettre dans son livre, A Narrative of a Journey to Musardu (1870).

Dans le cas du Congo, on a une missive adressée aux administrateurs belges de l'EIC dans le nord, en pays zande. La lettre a été dictée par ZEMIO à la fin des années 1890 et envoyée au Cdt DEBAUW, représentant de l’EIC. Il y explique sa rivalité avec le sultan BANGIR, et tente de garder de bonnes relations avec les Belges. Ces deux exemples montrent comment ces documents peuvent éclairer sous un jour nouveau l’Histoire de la région, pas écrite uniquement par les vainqueurs.

Dans un premier temps, les administrateurs coloniaux ne se montreront pas hostiles à l'usage de l'écriture arabe, au contraire ils l'utiliseront pur mieux asseoir leur pouvoir. Au Sénégal par exemple, au 19ème siècle, certains traités entre pouvoir local et administration française sont rédigés en arabe, à l'initiative de cette dernière. L'administration de Saint-Louis dispose d'un interprète arabe, et on a même un numéro de 1884 du Moniteur du Sénégal et dépendances, le journal officiel de l'administration coloniale, en version bilingue arabe-français. Il y a de nombreux autres exemples : les officiers britanniques en poste dans le nord du Nigeria, à l'époque coloniale, apprenaient le haoussa mais aussi l'arabe. Dans le nord et dans l'est du Congo à la fin du 19ème siècle, l'État indépendant du Congo avait engagé des secrétaires moyen-orientaux pour traduire les courriers qu'ils recevaient ou interceptaient, et aussi pour y répondre ; il existe un exemple de réponse envoyée au roi zande précédent, ZEMIO, écrite par un interprète oriental. Il y a aussi un "acte de soumission" entre WANDO, un souverain du Marungu, sur la rive occidentale du lac Tanganyika, et l'AIA, rédigé en swahili à l'initiative d'un officier européen.

Parfois même, les autorités coloniales vont plus loin et encouragent cet usage : la fameuse autobiographie en swahili de TIPPO TIP, célèbre commerçant swahili de l'est du Congo qui travailla officiellement pour l'EIC, a été rédigée à la demande d'un diplomate allemand de l'époque, Heinrich BRODE, comme ce fut le cas pour d’autres récits de voyage swahilis rassemblés par Edward STEERE. On a perdu l’original en caractères arabes, mais la version en caractères latins existe toujours et a été traduite en français notamment. C’est une mine d’information sur la géographie et l’Histoire locale, vue par un non-Européen.

Au Sénégal, la rédaction en arabe, dans les années 1920, de la chronique historique peule intitulée Zuhur al-Basatin par cheikh MUSA KAMARA a probablement été elle aussi encouragée par des administrateurs occidentaux, français cette fois, en particulier Henri GADEN, alors gouverneur de Mauritanie (ROBINSON, 1988).

Un cas particulier : le malais... et l'afrikaans

Si nous continuons notre périple à la recherche de documents en caractères arabes sur le continent africain, un dernier cas particulièrement intéressant est celui de la communauté musulmane d'Afrique du Sud. Dès le 17ème siècle, les Néerlandais vont exiler à Cape Town des Indonésiens, musulmans, soit pour des raisons politiques, soit par besoin de main-d’œuvre. Ces gens apportent avec eux des livres sacrés en malais ; mais très vite ils oublient cette langue et apprennent l’afrikaans, qu’ils noteront jusqu’au début du 20ème siècle en caractères arabes. Plusieurs dizaines de livres, tous de nature religieuse, ont été rédigés ainsi en arabo-afrikaans, comme certains chercheurs l’appellent. On a un exemple d’un texte à propos des cinq piliers de l’islam, bilingue arabe-afrikaans, remontant au 19ème siècle.

Au-delà de l'océan

La présence de musulmans parmi les communautés africaines des Amériques, qu’il s’agisse d’esclaves ou d’affranchis, est encore relativement peu connue du grand public, quoique étudiée depuis longtemps, avec un certain regain d’intérêt depuis les années 1990.

Au Brésil, les premiers esclaves africains sont apportés en 1532. Ils viennent du Nigéria, Cameroun, Gabon, Ghana, Congo, Mozambique, Bénin, Angola... Parmi eux, en tout cas au 19ème siècle, il y a des Musulmans, et certains ont marqué l’histoire du pays par certaines révoltes, en 1807 à Salvador de Bahia, mais surtout en 1835, avec le fameux soulèvement appelé localement La Revolta dos Malês – la révolte des Malê, ce dernier terme étant utilisé pour désigner les esclaves africains musulmans ayant une certaine maîtrise de l’écriture arabe, car les instigateurs de la révolte communiquaient secrètement par le biais de messages en caractères arabes. Des sources brésiliennes et européennes de l’époque attestent de cette présence, ainsi que quelques documents en caractères arabes conservés aujourd’hui dans des musées, des dépôts d’archives et des collections privées du Brésil et d’ailleurs (DOBRONRAVIN, 2009 ; DOBRONRAVIN 2014).

Mais le Brésil ne fut pas la seule contrée du Nouveau Monde abritant des esclaves africains de confession musulmane. En ce qui concerne les États-Unis, diverses sources attestent de leur présence. Le plus célèbre d’entre eux est probablement OMAR BIN SAID, un homme né vers 1770 dans la région du Futa Toro, en Sénégambie, mis en esclavage en 1807 et envoyé à Charleston, puis en Caroline du Sud et enfin à Cape Fear, en Caroline du Nord, où il mourut en 1864. Il rédigea plusieurs documents en arabe, notamment un court récit autobiographique rédigé en 1831, édité et traduit en anglais (ALRYYES 2011, p. 3 sq). Mais de nombreux autres témoignages, recueillis dans la presse américaine de l’époque ainsi que dans les archives locales, ainsi que quelques récits d’esclaves, font état de musulmans parmi les esclaves d’Amérique du Nord, au moins dès le 18ème siècle (AUSTIN, 1984 ; AIDI and MARABLE, 2009, p. 1).

Dans les Antilles également, certains témoignages ainsi que des documents rédigés en arabe ou en langues africaines en caractères arabes attestent de la présence d’esclaves musulmans, originaires de Gambie, de Sierra Leone, du Sénégal et du Mali. Ainsi, la bibliothèque du Trinity College de Dublin abrite un manuscrit contenant un petit texte rédigé en haoussa en caractères arabes, ainsi qu’en d’autres langues : peul, mandingue, anglais et créole anglais des Caraïbes – le tout en caractères arabes. D’après une note en anglais, le document aurait été rédigé en 1817 par un esclave affranchi d’un régiment britannique en Jamaïque (DOBRONRAVIN, 2009, p. 217). Les musulmans étaient souvent appelés localement Mandingo (Mandingue), Fula ou Fulaman (Peul), Mussulman, Mahometan, voire même Turk, en Jamaïque mais aussi à Trinidad, en Guyane et au Surinam, et plusieurs d’entre eux maitrisaient vraisemblablement l’écriture arabe (WARNER-LEWIS, 2009, p. 237). À Trinidad, les esclaves musulmans étaient originaires de Sénégambie et du golfe du Bénin : Nupe, Haoussa, Yoruba (TROTMAN & LOVEJOY, 2004, p. 219). Ils étaient également présents à Haïti, où ils dirigèrent d’ailleurs quelques communautés d’esclaves marrons et menèrent certaines révoltes à la fin du 19ème siècle, et à Cuba (DIOUF, 1998, p. 91, 150).

Les nouvelles écritures

Tardivement, la diffusion de l'écriture arabe (et parallèlement de l'écriture latine) va aussi donner naissance à la création de quelques alphabets locaux. En Afrique de l'Ouest, c'est le cas du bamoun, créé par le sultan NJOYA dans le nord du Cameroun à la fin du 19ème siècle, et du n'ko créé en 1949 par le Guinéen SULAYMAN KUNTA. En Afrique de l'Est, plusieurs nouveaux alphabets furent créés en Somalie, le plus connu étant le Cusmaniya, créé dans les années 1920 par CUSMAAN YUSUUF KENAADIID, mais aucun de ces alphabets n'a vraiment connu un réel développement dans le pays.

Conclusion

En guise de conclusion, on peut se demander pourquoi l'usage de l'écriture arabe en Afrique en dehors du Maghreb est tombé en désuétude dans certaines régions, et aussi pourquoi il reste si peu connu.

Pour répondre à la première question, un élément fondamental expliquant la perte de terrain de l'écriture arabe est certainement l'organisation de l'enseignement dans les colonies. Qu'il soit confié aux missionnaires ou à l'administration, que ce soit en langues locales ou en langues européennes, sa centralisation et surtout son exclusivité pour ensuite trouver un poste dans l'administration locale a donné à l'enseignement occidental un outil inégalable dans sa concurrence avec l'enseignement traditionnel, qui va souvent perdurer mais de manière marginale.

Un autre élément à ne pas négliger est l'utilisation de l'imprimerie pour la production de textes en caractères latins, qui dans de nombreux cas ne pouvait pas être concurrencée par les textes manuscrits en caractères arabes. En Afrique du Sud, l'abandon de l'impression de livres en arabo-afrikaans, au profit des caractères latins, semble être dû en grande partie au coût de cette impression, puisqu'il n'y avait pas d'imprimerie arabe locale, il fallait faire imprimer les livres en Inde, en Égypte ou à Istanbul et les ramener ensuite en Afrique.

Parfois, le passage à l'alphabet latin ne fut pas imposé par les Européens, mais défendu par les pouvoirs locaux dans un désir de modernisation, associée à l'occidentalisation. Le choix officiel des caractères latins pour noter le somali, opéré par SIYAD BARRÉ en 1973, est un bon exemple.

En outre, l'ancienneté de l'usage de la langue arabe varie fort d'un pays à l'autre, il est multiséculaire en Somalie et au Mali, mais très récent au Congo ou en Sierra Leone par exemple. C'est encore plus vrai dans le cas de la notation de certaines langues locales, le somali par exemple ; par conséquent il ne s'était pas encore imposé en tant que tradition dans le dernier exemple, ce qui a aussi dû faciliter l'acceptation des caractères latins.

Comment expliquer maintenant que la présence de l'écriture arabe à l'époque pré-coloniale et coloniale soit si peu connue, alors que les sources premières en parlent ?

On peut évoquer plusieurs pistes, mais d'abord rappeler que, dans un premier temps du moins, il ne s'agit pas d'une volonté délibérée des historiens occidentaux de l'effacer. En effet, les voyageurs occidentaux – comme CAILLÉ pour Tombouctou – mentionnent l'existence de livres arabes en Afrique de l'Ouest, tandis que les premières sources coloniales font état elles aussi de la connaissance de l'arabe dans certaines régions. Mieux, elles l'utilisent, comme on l'a vu plus haut par plusieurs exemples. Concernant les historiens occidentaux, on peut difficilement parler d'une volonté délibérée d'effacer cette partie de l'Histoire de l'Afrique, mais plutôt dans certains cas d'un dédain pour la culture musulmane. C'est probablement ce dédain, plus qu'un désir d'effacer le passé, qui a fait que l'on a gardé si peu d'exemples de manuscrits arabes venant du Congo, absolument pas représentatifs du nombre de documents qui y ont effectivement circulé. En effet, on n'a conservé que quelques dizaines de lettres en caractères arabes, alors que rien que lors de la prise de Radjaf (enclave du Lado) par les Belges en 1897, il a fallu deux semaines à quatre commerçants égyptiens pour traduire sommairement les documents abandonnés par les Arabes sur place. Et la plupart des documents conservés ne font pas partie d'archives officielles, il s'agit d'archives personnelles, voire de trophées, des objets parmi d'autres récupérés lors de défaites des Musulmans dans le Maniema.

Aussi, concernant les arabisants, l'Afrique a souvent été considérée comme la périphérie du monde arabo-musulman, et a beaucoup moins attisé leur intérêt que le Maghreb et le Proche-Orient. Ils considèrent souvent que les livres trouvés en Afrique sont peu originaux, ce qui est partiellement faux : dans le cas de l’arabo-afrikaans par exemple, il est vrai que les textes connus jusqu’ici passionnent les linguistes mais il est vrai que leur contenu est peu intéressant, il s’agit de textes religieux peu originaux, ou de méthodes d’apprentissage de l’arabe. Mais ce n’est pas toujours vrai : la poésie et les traités des auteurs peuls et haoussas des 18ème et 19ème siècles restent largement à découvrir par exemple. Je pense à des écrivains comme USMAN DAN FODIO et AL-HAJJ OMAR TALL en particulier. En outre, il reste aussi très intéressant d’étudier la circulation des idées par exemple, au-delà du contenu du livre.

Enfin, dans le cas particulier des langues ‘ajami, il y a un problème de taille : peu de spécialistes occidentaux aujourd’hui combinent la connaissance du peul et du haoussa et de l’écriture arabe par exemple.

 

Je terminerai en disant que l’écriture arabe est loin d’être morte en Afrique, même en-deçà du Maghreb : non seulement on continue d’apprendre à écrire l’arabe dans les communautés musulmanes d’Afrique en général, mais en plus on publie encore des documents en haoussa ajami au Nigéria, on peut encore acheter des livres de prière en wolofal sur les marchés de Dakar, et on voit aussi apparaître des auteurs originaires d’Afrique – d’Erythrée, de Somalie et du Mali par exemple – qui font le choix de l’arabe comme langue d’écriture. C’est, en quelque sorte, la continuation de ce que nous avons pu observer ensemble durant cette conférence.

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1 comment

  • Comment Link Kava Wednesday, 08 June 2016 14:51 posted by Kava

    Article très intéressant qui mérite une large diffusion.

    Kava

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