Burundi : que nous dit Michel KAYOYA dans la crise que nous traversons aujourd'hui ?

par Joseph NTAMAHUNGIRO

Introduction aux échanges-débats du 12 décembre 2015 à l'occasion de la commémoration du 81ème anniversaire de la naissance de feu l'Abbé Michel KAYOYA

Abbé Michel KAYOYA : un homme courageux et intègre 

Dans la préface consacrée à la réédition de ses deux livres par Editrice Missionaria Italiana[1], Mgr Joachim NTAHONDEREYE, évêque de Muyinga et ancien membre du Centre d’Etudes Michel KAYOYA, écrit : "Tous ceux qui l’ont côtoyé sans préjugés s’accordent pour dire que Michel KAYOYA était une personnalité charismatique qui brillait par la droiture du cœur et le courage de la vérité. Il n’était pas l’homme à mystifier la réalité et encore moins à jouer le rôle ambigu de clerc accommodant. Radicalement opposé à la pratique mesquine du double langage et du chantage moral contre le prochain, il préférait parler à visage découvert sans jamais dissimuler ni son cœur sous des artifices, ni sa pensée derrière de fausses idéologies. Il était le premier à savoir que tôt ou tard cela devait lui attirer des ennuis ; mais il n’était pas de ceux qui préfèrent la vie aux raisons de vivre.    

Conscient du danger de s’exprimer par écrit sous un pouvoir qui se savait impopulaire, il n’hésita pas à consigner sa pensée dans les deux livres ici réédités. La force et l’intransigeance avec lesquelles il y dénonce la situation socio-économique et politique de son pays attestent bien de son courage de la vérité et sa passion pour la liberté.  Au lieu de se contenter des leçons de morale dans l’éloquence de la chaire, il choisit de lutter directement engagé sur le terrain, prêt au sacrifice même de sa vie".

Après avoir rappelé la passion fondamentale de Michel KAYOYA pour le développement socio-économique et intégral de l’homme, Mgr Joachim continue : "Dépouillé de toute soif de l’avoir, Michel KAYOYA a su prêcher l’amour par l’exemple et sans jamais le dissocier de son corollaire effectif qu’est la justice. Il ne voulait être ni le genre de vedette qui draine des masses, ni quelqu’un qui prétend aux honneurs d’un héros, porte-parole de sa race. Il voulait tout simplement être ‘un Homme, un Homme de son Peuple, un Homme avec ses Frères, un Homme pour l’Humanité’". Sa forte personnalité n’avait pas besoin de fard pour se faire remarquer par ceux qui l’approchaient. Rassurant par la douceur de son caractère et sa grande sensibilité, il enrichissait sans délai ni détour tous ceux qui entraient en contact avec lui".

Faute de pouvoir citer toutes les qualités énumérées par Mgr Joachim, je voudrais encore signaler celle-ci : "Loin de chercher la solution des problèmes dans l’opposition qui polarise, il préférait les aborder en perspective, dans la tension illimitée vers le point où les conflits les plus passionnés finissent par se résoudre. Refusant tout repli sur soi et la moindre trace de dogmatisme, il savait rechercher ce qui unit  plutôt que s’attarder à ce qui divise les gens ou les peuples".

Et Mgr Joachim de conclure que l’Abbé Michel KAYOYA "s’avère lui-même un modèle, un modèle capable d’inspirer de manière saine l’éducation des artisans de paix et l’action pour l’édification de celle-ci".     

De quelles élections avons-nous besoin au Burundi ?

Faute d’un passage dans ses livres où Michel KAYOYA parle des élections, je voudrais proposer une approche de la signification des élections que, j’en suis convaincu, Michel KAYOYA ne démentirait pas. En effet, officiellement, la crise que nous traversons aujourd’hui, et qui déchire notre cher pays, a comme source le 3ème mandat du Président Pierre NKURUNZIZA suite aux élections très contestées qui l’ont reconduit au pouvoir. Comment Michel KAYOYA les aurait-il jugées ? Je recours pour cela à un auteur qui a réfléchi à la question et dont le point aurait certainement réjoui l’Abbé Michel KAYOYA. Le voici :

Parlant des élections dans la région des Grands Lacs africains, Laurien NTEZIMANA, théologien et sociologue rwandais, écrit : "Malgré les observateurs nationaux et internationaux, ces élections sont rarement ‘démocratiques’, c’est-à-dire réellement "du peuple, par et pour le peuple". Elles donnent toujours gagnants ceux qui les ont préparées, c’est-à-dire ceux qui, de toutes les façons, détiennent déjà le pouvoir par la force des armes. Serait-on dans le faux si l’on avançait alors que ces élections sont une manière de transformer (comme au rugby !) la force en légitimité ?

Cette élection transformée laisse généralement dans le peuple un goût amer ! Impression d’arnaque ! Dans le meilleur des cas, la violence change d’état : de physique et manifeste, elle devient symbolique (mise en seconde zone de pans entiers de citoyens par exemple) et institutionnelle (inscrite dans les lois et les pratiques sociales). La communauté internationale peut se rendormir la conscience tranquille : la fureur a été remplacée par des gémissements inaudibles.

Ce qu’elle ne voit pas, la communauté internationale, c’est que cette violence institutionnelle est au départ d’une nouvelle spirale de la violence. En effet, elle ne peut "à terme" qu’appeler à la révolte (les gémissements se retransformant en fureur), révolte suivie immanquablement d’une répression. Et d’autres élections du même goût !"[2]

Comment expliquer cette situation ? Selon le même auteur, c’est que très souvent, même quand il y a changement de régime, il s’agit du "changement 1" qui est horizontal. Qu’est-ce à dire ? "C’est comme un changement de danseurs qui laisse intacte la mélodie". On procède à des "remplacements de danseurs par d’autres qui dansent la même mélodie du mensonge et du meurtre. Et ‘plus ça change, plus c’est la même chose’".[3] Or, le véritable changement doit être le "changement 2" qui est vertical. Qu’est-ce à dire ? C’est "un changement de mélodie qui oblige les danseurs à danser autrement. Remplacer la mélodie du mensonge et du meurtre par celle de la vérité et de la vie. Il faut pour cela élaborer une méthodologie qui ne déclenche pas immédiatement les foudres du pouvoir en place, une méthodologie qui ne soit donc pas perçue d’emblée comme menaçant le pouvoir des gens en place, mais comme leur ménageant à eux aussi un accès à leur bonne puissance"[4].

Appliqué aux élections, ce "changement du changement" doit aboutir à une démocratie véritable. Cette démocratie, Jean ZIEGLER la définit ainsi : "La démocratie n’existe vraiment que lorsque tous les êtres qui composent la communauté peuvent exprimer leurs vœux intimes, librement et collectivement, dans l’autonomie de leurs désirs personnels et la solidarité de leur coexistence avec les autres, et qu’ils parviennent à transformer en institutions et en lois ce qu’ils perçoivent comme étant le sens individuel et collectif de leur existence"[5].  

Quelle est la vraie démocratie que nous voulons pour le Burundi ?

De mon point de vue, le message de l’Abbé Michel KAYOYA dans la crise actuelle est de nous inviter à être des hommes droits, courageux, vertueux, libres et vrais, des hommes qui cherchent à construire, à rassembler plutôt qu’à détruire. Pour cela, nous devons avoir un autre regard sur le pouvoir. Selon THICH NHAT HANH : "Notre société est fondée sur le pouvoir défini de façon très restreinte, à savoir la richesse, le succès professionnel, la célébrité, la force physique, la puissance militaire et l’autorité politique". Malheureusement: "Tant que nous chercherons le pouvoir et le bonheur dans la célébrité, l’argent et le sexe, nous ne les trouvons pas"[6]. La recherche d’un tel pouvoir débouche sur ce que Roger-Gérard SCHWARTZENBERG appelle l’État-puissance. Or, écrit-il, "L’État-Puissance inverse l’ordre des facteurs. A ses yeux, c’est la force de l’Etat qui fait la liberté et la prospérité des citoyens. Son principe prioritaire, c’est l’autorité. Avide de tout régir, anxieux de tout régler, l’État-Puissance absorbe et centralise. Il dirige, commande, ordonne (…). Distant envers le Parlement et les corps intermédiaires, défiant envers les associations et les collectivités locales, c’est l’arrogance au pouvoir. L’État-Puissance maintient la nation en tutelle. Pour faire le bonheur des citoyens sans eux, contre eux"[7]

Nous avons donc là une anti-démocratie. Or, la vraie démocratie que nous voulons pour le Burundi est celle qui doit régir une "cité" d’hommes libres et non d’esclaves. A savoir, "une cité où le magistrat ne se distingue des autres si ce n’est qu’il fait respecter les lois et arbitre les différends entre les citoyens ; où le pauvre explique ses actions sans timidité parce qu’il a maintes fois conversé avec le juge qui l’écoute. Où le magistrat ne prend pas au tribunal un air menaçant (…) parce que ses décisions sont dictées par la loi, soutenues par la Constitution et exécutées par la fermeté inébranlable d’hommes justes et incorruptibles"[8].  La démocratie que nous appelons de tous nos vœux doit être aussi incarnée par un pouvoir qui combat les inégalités et s’emploie à les réduire le plus possible. Comme le disait le Président tanzanien Julius NYERERE: "Une démocratie politique qui existe dans une société où règnent de grossières inégalités économiques ou des inégalités sociales est au mieux imparfaite, et au pire une vaste imposture"[9].  

Nous pensons que si l’Abbé Michel KAYOYA pouvait adresser un message au camp du Président Pierre NKURUNZIZA et à celui de ceux qui le combattent, c’est ce message qu’il leur adresserait. 

Personnellement, je le retrouve dans ces deux citations :

1) "Aimer l’homme, c’est le rendre sain, l’instruire, le rendre conscient, l’éduquer, développer en lui ses sentiments de solidarité, le rendre digne, libre, capable de répondre à son Destin d’infini"

2) Le bonheur "n’est pas un fruit mûr qu’on cueille. C’et un fruit qu’on mûrit, une fleur qu’on sème, arrose, taille. Le bonheur est plus dans le don que dans la réception".

Pouvons-nous honnêtement dire que tous nos politiciens se battent pour cet idéal ?

 



[1]Michel KAYOYA, Entre deux mondes. D’une génération à l’autre. Editrice Missionaria Italiana, EMI della Coop. SERMIS, Bologna, 2007, p. 7, 8 et 9 

[2]Laurien NTEZIMANA, De la bonne puissance. Pour une démocratie plus authentique au cœur des Grands Lacs africains. Septembre 2015, p. 6-7 

[3]Idem p. 17

[4]Dans cette méthodologie, on donne aux dirigeants envie de développer leur bonne puissance en leur faisant comprendre qu’un dirigeant mû par la bonne puissance rend puissant tout le peuple, tandis que celui qui est mû par la fausse puissance ne fait que l’opprimer. Et comme " on récolte toujours ce qu’on a semé ",- la vie avec la bonne puissance, la mort avec la fausse puissance-, les dirigeants intelligents comprennent tout de suite de quel côté se trouve leur intérêt bien compris !

[5]Cité par Laurien Ntezimana, article cité p. 7

[6] Thich Nhat Hanh, "L’art du pouvoir ", Guy Trédaniel Editeur, Paris, 2009, 253 p.  

[7] Roger-Gérard Schwartzenberg, "L’Etat spectacle. Essai sur et contre le star system en politique ", Flammarion

 Paris, 1977, p. 303

[8] Jeanne Hersch, "Le droit d’être un homme ", UNESCO/Payot, Lausanne, 1968, p. 365

[9]Julius Nyerere K., "Liberté et Socialisme ", Editions Clé, Yaoundé, 1972, Collection Point de vue, n° 11, p. 40 

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