Le mariage KABILA/TSHISEKEDI est-il possible ?

par Wina LOKONDO

On se marie de cœur ou de raison. De cœur lorsqu’il y a amour, compatibilité de caractères et une commune vision de la vie entre deux personnes. Fondamentales exigences pour qu’un mariage puisse avoir les chances de durer. "S’aimer, a dit SAINT-EXUPÉRY, c’est regarder ensemble vers la même direction". Y a-t-il affection et identité de vues entre Joseph KABILA et Etienne TSHISEKEDI qui leur permettraient de "convoler en justes noces", de co-gérer une nouvelle période de transition - après celle que le pays a connue, de 2003 à 2006, à l’issue du Dialogue Intercongolais de Sun City ? Tout indique que non. Le contenu de la lettre que vient d’adresser le président de L’UDPS à Madame ZUMA, Présidente de la Commission de l’Union africaine, le confirme.

Le dialogue est bien sûr une exigence sociale et politique : la vie est un dialogue permanent tant dans la sphère privée que dans l’espace public. Mais y a-t-il nécessité de dialoguer avec quelqu’un dont on connaît d’avance les idées, que l'on ne partage pas parce qu’elles sont de nature à perturber l’ordre social ou politique ? Peut-on par exemple aujourd’hui, impropre comparaison sans doute, dialoguer avec les islamistes dont on connaît le projet de société - la stricte application de la charia – et sur lequel ils ne peuvent pas transiger ? Au-delà de leurs respectives professions de foi sur les vertus du dialogue comme contenant et moyen de règlement de conflits, le PPRD et l’UDPS ne sont à ce jour pas parvenus – depuis leurs "pré-négociations" de Venise et d’Ibiza – à lui donner un contenu. La rancune consécutive à la brouille électorale de 2011 bouillonnant encore dans les cœurs – on le lit dans la lettre d’Etienne TSHISEKEDI -, il n’est pas acquis de voir de sitôt les "tshisekedistes" faire de grands mamours aux "kabilistes". Pourquoi ? Parce que les idées développées, jusqu’à maintenant, sur l’avenir politique du pays par les partisans du PPRD et ceux de l’UDPS, deux grands partis de l’échiquier politique congolais, ne convergent pas. Et il y a à parier qu’elles ne se rencontrent pas tant elles s’avèrent très éloignées. Ce qui est d’ailleurs la fondamentale cause, il faut l’avouer, de l’échec de leurs… secrètes tractations d’Italie et d’Espagne. L’ambiance et les futurs débats des travaux du Dialogue permettront-ils – à supposer que celui-ci se tienne - de faire évoluer (positivement) les différents points de vue ? Que pourra-t-on concéder de part et d’autre sans se renier ? Et quoi ? Que gagneraient l’un et l’autre camp ?

Risquons un petit exercice de futurologie politique. Un mariage KABILA/TSHISEKEDI serait ombrageux pour ne pas dire impossible à cause de plusieurs et prévisibles obstacles et de vieux antagonismes psychologiques, pas encore atténués. Les premiers vont se manifester à la première étape – primordiale - du dialogue, celle du comité préparatoire. Pas besoin d’être devin pour prédire la cacophonie qui entourera ses travaux, lesquels devront préfigurer le contenu et le climat du futur forum. Quel sera l’ordre du jour du dialogue et en obtiendrait-on aisément un consensus ? Quelles catégories de Congolais y prendront part ? Quel sera le nombre de participants ? Quel sera le mécanisme d’harmonisation des divergences ? Quel sera le mode de décision ? Qui présidera "réellement" les travaux du dialogue ? Celui-ci sera-t-il  un simple échange d’idées entre concitoyens sur l’organisation "technique" des élections ou un "conclave constitutionnel" appelé à chambouler l’ordre institutionnel actuel du pays ? Le travail du comité préparatoire sera certainement tumultueux et sciemment tiré en longueur par les "kabilistes" : plus on se rapprochera du 19 décembre, plus le "glissement" - vivement souhaité et orchestré par eux depuis bien longtemps - s’imposera d’évidence. La stratégie est connue.

Conjecturons que, par bonheur, l’étape du comité préparatoire pourrait être franchie. La suite sera-t-elle joyeuse ? Qu’est-ce qui peut rassurer les "tshisekedistes" que la dynamique des plénières ne leur échapperait pas ? Que la "souveraineté" de ces dernières ne donnera pas d’autres objectifs au dialogue, différents de ceux convenus au comité préparatoire ? En cas de "déviation", les délégués de l’UDPS pourraient, par protestation et à tout moment, décider de mettre fin à leur participation au dialogue. Et, par conséquent, rejeter ses résolutions. Mais seront-ils crédibles après avoir légitimé sa convocation ? L’UDPS nous referait-elle le coup de Sun City où, après avoir pris une part active aux travaux du…Dialogue Intercongolais, elle en avait après boudé les résolutions, avait refusé de participer au gouvernement de transition qui en était issu et avait boycotté le référendum constitutionnel de 2005 ?

Prenons également l’hypothèse de voir les deux premières et cruciales étapes, celles du comité préparatoire et du dialogue proprement dit, être allègrement franchies. Arriverait alors celle d’un gouvernement de transition auquel l’UDPS pourrait prendre part. Elle serait au plus haut point historique. On verrait, enfin, le parti d’Etienne TSHISEKEDI passer à l’exercice du pouvoir après plus de trente années de vociférations oppositionnelles. S’en tirera-t-il avec succès ? Rien n’est moins sûr.

L’UDPS conditionnerait sans doute, par moult exigences, sa participation à un gouvernement "consensuel" de transition. Sauf une démission précipitée et consécutive à un grand soulèvement populaire, Joseph KABILA resterait à la tête du pays au prix de quelques concessions à Etienne TSHISEKEDI. Mais quelles seraient-elles ? KABILA n’aura pas beaucoup à perdre, son sort étant scellé par la Constitution qui met fin à son mandat au 19 décembre.  Il sera sans doute plus disposé – contraint ? - à lâcher du lest, à se dépouiller de quelques (accessoires) prérogatives, quitte à préserver l’essentiel : sa fonction. Avec tout ce que cela signifie, en RD Congo, en termes de maîtrise réelle du pays, de chasses gardées présidentielles (armée, police, services dits de sécurité,…) que Joseph Kabila n’acceptera, pour rien au monde, de céder.

Etienne TSHISEKEDI, par contre, jouerait, lui, gros jeu à une co-gestion d’un éventuel gouvernement de transition et pourrait y laisser des plumes. À défaut de récupérer la totalité de l’imperium lui "volé" en 2011, l’UDPS pourrait se satisfaire de la primature et de quelques ministères de "souveraineté". Mais elle se retrouverait devant un grand dilemme. Si le dialogue ne touche pas aux institutions constitutionnelles, ces dernières devront donc continuer à fonctionner dans leurs configurations actuelles. Comment alors un probable premier ministre "tshisekediste" pourra-t-il gouverner avec une Assemblée nationale et un Sénat à majorités "kabilistes" ? Et avec des provinces dont les Assemblées provinciales sont – grave violation de la Constitution – mises en congé et dirigées par des "Commissaires spéciaux" dont la mission leur assignée est de mater toutes les velléités d’expression et de mouvement des opposants à Joseph KABILA ? Avec des régies financières dirigées par de grands fidèles de ce dernier ? Avec une Justice mise au pas de façon flagrante par le pouvoir politique, du sommet à la base, de la Cour Suprême de Justice aux Tribunaux de paix ? Avec une police aveuglément au service d’un seul camp politique ? Avec une Agence nationale de renseignement (ANR) qui n’a que faire du respect des droits et des libertés civiles et politiques ?

En tant que chef du gouvernement, le futur premier ministre d’Etienne TSHISEKEDI se rendra-t-il ainsi comptable de quinze années d’incurie du "kabilisme" et de continuels "dérapages" de ces différents services prétendument…de l’État ? Verra-t-on les MUKENDI, les MAVUNGU, les MUBAKE – devenus alliés de Joseph KABILA – se transformer en tortionnaires et cautionnant, par solidarité gouvernementale, des rafles policières et des arrestations d’opposants exigeant le respect de la Constitution ?

Etienne TSHISEKEDI est actuellement écartelé entre sa "religion", le respect des textes (que la majorité présidentielle bafoue chaque jour et avec arrogance - la violation de l’article 198 de la Constitution en est l’exemple éloquent) et la vive envie d’aller au pouvoir, de moins en moins contenu, de la part de certains membres de son parti, las d’une longue vie d’opposants. Le credo "tshisekedien", celui de la nécessité pour le pays de l’avènement d’un véritable État de droit – que le pouvoir actuel subordonne, il le dit, aux impératifs du développement, de "l’émergence économique et sociale" – sera-t-il sacrifié au profit d’emplois à obtenir pour les cadres et les militants du parti, et pour quelques opportunistes alliés ? Si donner du travail aux siens motivait une éventuelle option d’ouverture vers l’actuelle majorité présidentielle de la part du président de l’UDPS – ce qui n’est apparemment pas le cas -, les députés qui avaient été ostracisés par le parti pour avoir préféré garder leurs mandats et continuer à siéger au Parlement devront-ils être officiellement réhabilité ? Auraient-ils ainsi eu raison de refuser de se soumettre à l’oukase du "lider maximo", désobéissance qui leur avait permis de préserver leurs "jobs" et avantages ? Joseph KABILA pourra-t-il se payer, à moindre frais, Etienne TSHISEKEDI ? Réussira-t-il à cerner le sphinx, exercice  que le maréchal MOBUTU ne parvint jamais à réussir ? L’indomptable lion sera-t-il (amoureusement)…dompté ? Le mariage KABILA/TSHISEKEDI est-il possible ? Visiblement non. Ceux qui y croient se font des espoirs chimériques, bâtissent des châteaux en Espagne, comme dit le proverbe.

 

29/1/2016

 

(Rédaction publiée par E-Journal-Mbandaka et le web journal congoindependant.com)

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