Vers une implosion de l'Afrique des Grands Lacs ?

 

Le Président de l'Ouganda, Yoweri MUSEVENI, aurait déclaré, à Kampala, il y a quelques semaines : "Joseph KABILA sera le dernier Président de la RD Congo". J'ai appris cette information au cours d'une conférence à Bruxelles le mois dernier. Je n'ai pas pu en obtenir confirmation par mes propres canaux, mais le milieu l'ayant donnée n'est pas congolais et fait généralement preuve de sérieux.

 

Depuis, il semble qu'une certaine effervescence sécuritaire ait été observée, attestée par le déploiement des éléments de la Garde Républicaine à Kinshasa. Cette unité, réputée être sous le commandement direct du Chef de l'État, constitue la division de choc de l'armée congolaise. 

Si la déclaration de MUSEVENI se vérifie, elle confirmerait, en fait, la persistance des intentions de balkanisation du Congo en faveur du Rwanda et de l'Ouganda, pour laquelle milite notamment l'ancien envoyé spécial du gouvernement américain dans Les Grands Lacs, Russ FEINGOLD. L'intéressé a démissionné de ses fonctions pour se lancer dans une campagne électorale pour tenter de retrouver son siège de sénateur aux États-Unis. FEINGOLD s'était fortement impliqué dans la politique congolaise en répétant à plusieurs reprises la volonté américaine de voir le Président KABILA passer les manettes à la fin de son deuxième mandat.  

Pourtant, le Chef de l'État congolais avait maintes fois affirmé par le passé son intention de respecter la Constitution, laquelle limite justement son mandat à deux termes successifs. De ce point de vue, le soupçon  que ses adversaires font peser sur lui ne repose pas sur un fondement objectif. À moins qu'il ne s'agisse d'une confusion entre l'intention clairement exprimée et assumée de l'actuelle majorité de garder le pouvoir en gagnant les élections, d'une part, et de l'autre, l'hypothèse d'un troisième mandat du Chef de l'État. Toutefois, le contexte régional, marqué par l'échéance constitutionnelle des mandats de la plupart des Présidents des pays voisins, incite à s'interroger. Les Présidents du Congo-Brazzaville, de l'Ouganda et du Rwanda ne font pas mystère de l'intention de faire modifier la Constitution pour garder le pouvoir. Concernant spécifiquement le Président MUSEVENI, en fonction depuis 29 ans grâce à plusieurs modifications constitutionnelles, son intention de rester en place ne fait pas l'ombre du moindre doute. Pour sa part, le Congo-Brazzaville ne s'attend à aucune surprise, le PCT, le parti gouvernemental et majoritaire, ayant tranché la question : le Président demeurera en fonction. Les partisans du Président Paul KAGAME, pour leur part, font état d'une pétition "signée par 2 millions" de Rwandais pour que leur champion accomplisse un troisième mandat. La seule exception prévisible est celle de la Tanzanie, où la succession pacifique et démocratique des Présidents est dans les mœurs. Hormis la mutinerie en janvier 1964 des Tanganyika Rifles (les armées autochtones) dans les trois pays de l'ex-East African Community (Tanzanie, Kenya et Ouganda), les militaires n'ont jamais interféré dans les affaires politiques en Tanzanie. Sauf surprise, le Président JAKAYA KIKWETE, 63 ans, cédera le pouvoir en octobre prochain.   

En Angola, le Président DOS SANTOS, aux affaires depuis 1979, n'entend guère s'effacer. 

Un autre élément à prendre en considération : la culture. Les dirigeants africains proviennent d'une culture dans laquelle l'alternance au sommet n'est pas prévue. Il suffit, pour cela, d'observer la gestion des partis politiques au Congo. Aucun Président de parti n'a jamais envisagé tant soit peu de remettre en jeu son mandat. Les partis qu'ils dirigent sont quasiment leurs "propriétés privées", au point que même en prison à l'étranger, Jean-Pierre BEMBA continue de diriger le MLC. Il y a des Présidents de parti étiquetés "progressistes" qui dirigent depuis plus de….50 ans. Qu'on le déplore ou qu'on l'accepte, toute analyse qui ne prendrait pas en compte ce facteur aboutirait à une conclusion erronée. Pour quelles raisons serait-on fondé de croire qu'un politicien au pouvoir serait différent d'un politicien dans l'opposition ? 

Pour revenir aux propos tenus par le Président MUSEVENI, il y a donc lieu de penser que l'existence du Congo peut être menacée dans un futur proche. Cette menace de démembrement était connue de tous les observateurs. Toutefois, elle fut formulée par les Américains dans le cadre de leur politique de "nouveau leadership" en Afrique dans les années 80, à un moment où les USA étaient redevenus la seule grande puissance, l'URSS s'étant considérablement affaiblie. La situation a notablement évolué depuis lors, principalement avec l'émergence de la Chine comme puissance mondiale. La Russie, sous le leadership de Vladimir POUTINE, n'accepte plus le diktat américain. Et puis, l'accession à la Présidence de BARACK OBAMA, un Afro-Américain, a rendu moins aisée la poursuite active de l'entreprise de démembrement du Congo, sans l'avoir étouffée. 

Toutefois, les USA étant ce qu'ils sont en termes de pouvoir réel, certains centres de décisions ont continué à appuyer le Rwanda et l'Ouganda dans leur dessein de faire imploser le Congo afin de s'approprier ses territoires de l'Est. La preuve en est justement la persistance des déclarations de Russ FEINGOLD sur la nécessité de réviser les frontières. 

Qu'à cela ne tienne, l'envoyé spécial américain fut activement courtisé par les hommes politiques congolais de l'opposition, lesquels - semble-t-il - sont uniquement focalisés sur le départ de l'actuel Chef de l'État à la fin de son mandat. De deux choses, l'une : soit ils ont les raisons de ne pas croire à l'hypothèse de la balkanisation du Congo, soit ils font preuve d'une incroyable inconscience politique. 

Enfin, il faut relever le cas spécifique du Burundi qui, pour le moment, attire l'attention des grands médias mondiaux. Selon la définition de Larousse, le génocide est un crime qui tend à la destruction d'un groupe social donné, racial, ethnique ou religieux. En 1972, 200.000 Hutu exclusivement y furent massacrés. C'est exactement la situation qui répond à la définition du crime de génocide, alors qu'au Rwanda toute la littérature tant du pouvoir que de ses soutiens internationaux parle du "génocide des Tutsi et des Hutu modérés". Mais c'est la situation rwandaise qui est reconnue comme génocide, la burundaise étant passée sur le compte des pertes et profits. 

Il n'empêche que ce sont les jeunes rescapés de ce génocide qui, les armes à la main, ont combattu pour obtenir le droit, grâce aux élections, d'accéder au pouvoir au Burundi. Mais comme dans toute situation de changement brutal, la révolution est mangeuse de ses propres enfants. Le CNDD-FDD a éclaté en autant de factions qu'il y a des régions ou tout simplement des ambitions personnelles. Une chose est cependant certaine : le Président Pierre NKURUNZIZA jouit d'une popularité sans pareille auprès des masses Hutu (85% de la population) dans un pays qui demeure très largement rural. Footballeur et évangéliste protestant, le Président est quasiment invisible dans la capitale et passe l'essentiel de son temps à la campagne. Il joue au foot avec les jeunes, construit des écoles, répare des dispensaires, prend sur place des décisions, notamment contre des fonctionnaires véreux dénoncés par la population,  décisions immédiatement exécutées, ce qui lui confère une stature particulière auprès de ces populations. 

Les observateurs sont unanimes pour dire que NKURUNZIZA battrait n'importe lequel de ses adversaires dans une compétition électorale honnête et transparente. Le seul hic est cet Accord d'Arusha, considéré comme fondateur de l'ordre constitutionnel burundais, lequel exclut un troisième mandat présidentiel. Mais le Président fait une autre lecture de la Constitution et la Cour constitutionnelle, aux ordres du pouvoir, dit-on, lui a donné raison. Ses adversaires, bénéficiant d'une massive campagne de presse à l'échelle mondiale, ont choisi d'ignorer l'avis de la Cour constitutionnelle. À leur secours, l'Occident. Lorsqu'il a choisi son camp, s'agissant de l'Afrique, l'Occident ne s'embarrasse pas de l'État de droit. Sous l'œil bienveillant, si pas complice, de leurs soutiens occidentaux, les adversaires de NKURUNZIZA ne font pas mystère de devoir faire parler la poudre. Les plus virulents sont les anciens dirigeants du régime Tutsi qui n'avaient pas accepté le pouvoir de feu Melchior NDADAYE, le premier Président démocratiquement élu du Burundi, assassiné en 1993. Il en va de même de celui de Pierre NKURUNZIZA, pourtant un métis Hutu-Tutsi. Cependant, le type de propagande contre lui paraît si semblable à celle du FPR contre HABYARIMANA, qu'on a vite fleuré anguille sous roche. À plus forte raison que Paul KAGAME a menacé d'intervenir si les Tutsi étaient menacés. Nombre d'opposants à NKURUNZIZA se réfugient au Rwanda où ils recevraient une formation militaire. Comme au Rwanda naguère, certains dirigeants Hutu coalisent avec les Tutsi pour mettre à bas NKURUNZIZA. 

La mémoire étant encore fraîche pour penser qu'une population traumatisée comme celle du Burundi puisse jamais voter pour ses bourreaux de naguère, pourquoi Pierre NKURUNZIZA n'a-t-il pas choisi de désigner un autre de ses compagnons à l'élection présidentielle, étant donné la certitude de gagner ? La question mérite d'être posée. Est-ce par simple excès d'égo personnel ? Aurait-il peur que sans lui, le pouvoir échappe aux Hutu ? Serait-il si méprisant pour ses camarades comme CALIGULA qui faillit désigner son cheval pour successeur ? Seul l'avenir le dira. 

Ce qui est certain est que l'embrasement du Burundi obligerait la RD Congo, même à son corps défendant, d'entrer dans la danse. Premièrement, si un régime pro-KAGAME s'installe à Bujumbura, le Congo aura toutes les raisons de se faire des soucis. Deuxièmement, Joseph KABILA a une dette de sang envers les Burundais, les FDD l'ayant sorti d'une situation où il avait failli être fait prisonnier par l'armée rwandaise à Pweto en 2001. 

Concernant la Tanzanie, il faut rappeler que ce pays avait naguère été menacé d'être attaqué par le Burundi du Président BUYOYA au motif qu'il permettait le passage sur son territoire des guérilleros hutu. Il y a peu, lorsque le Président KIKWETE avait recommandé que l'obligation de négocier avec ses rebelles ne concerne pas Kinshasa seul mais également Kampala et Kigali, le Président KAGAME avait déclaré que "ses mains le démangeaient", une façon de dire son envie de frapper la Tanzanie. Cette dernière lui conseilla fermement de se rappeler les turpitudes d'un autre dictateur, Idi AMIN qui, ayant attaqué la Tanzanie, provoqua la riposte qui l'envoya mourir en exil. Que ferait Dar Es Salaam en cas de renversement par la force de NKURUNZIZA par les Tutsi ? La région se trouve bien au bord du précipice. 

Quant au Congo, le drame est que la situation des Grands Lacs est largement ignorée des politiciens de Kinshasa, y compris ceux du pouvoir. Sous ce prisme, il est facile de comprendre que le sort de la RD Congo se joue sur le fil de rasoir.

 

Albert KISONGA MAZAKALA

 

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