Congo : rêve et parcours d'émancipation

Contribution au colloque du CAL Charleroi du 25 octobre 2014

NDLR : Le 25 octobre 2014 à Charleroi, le Centre d'Action Laïque (CAL) et la Maison de la Laïcité de Charleroi, en partenariat avec LHAC (Laïcité et Humanisme en Afrique Centrale), la MLK (Maison de la Laïcité de Kinshasa), l'Institut National des Invalides de Guerre, et Anciens Combattants et Victimes de Guerre (IV-INIG) ont organisé une exposition  (du 21/10 au 07/11/2014) et un colloque sur le thème : "Les oubliés de la guerre 14-18 : la Force publique du Congo".

Parmi les intervenants prévus au programme du colloque : Elikia M'BOKOLO (EHESS), Valérie PIETTE (ULB), Griet BROSENS (IV-INIG), ZANA ETAMBALA (KUL), Amandine LAURO (ULB) et Antoine TSHITUNGU KONGOLO, dont le texte de l'exposé prévu  est repris ci-dessous :

Ce colloque s'inscrit dans le cadre des commémorations du centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, guerre qui fut marquée par des atrocités et diverses autres barbaries d'une très grande ampleur mais aussi par l'apport significatif des soldats appelés à la rescousse par les métropoles coloniales, soldats malheureusement oubliés.

Un des mérites de la rencontre initiée par le Centre d'action laïque de Charleroi est d'offrir l'occasion de rendre hommage aux biffés de l'histoire, acteurs oubliés, minorés voire oubliés. Je me réjouis à ce propos de mesurer à quel point, et pour autant que je puisse en juger, des figures congolaises jadis reléguées dans les oubliettes de l'histoire ont refait surface et font partie désormais du Panthéon des personnages illustres de la RD Congo ; mieux encore elles servent de références communes aux Belges et aux Congolais, embarqués dans la difficile réécriture d'une expérience historique qui est loin d'avoir fini de produire ses effets. Qui n'a pas entendu parler de Paul PANDA FARNANA ? D'autres noms encore émergent peu à peu de l'oubli : KUDJABO, ADIPANGA, BONDJALA. Autant dire que le chantier s'annonce des plus passionnants.

Je me plais à souligner que la réécriture de l'action méconnue des Congolais, liée à la grande boucherie de 1914-1918, est le fait essentiellement des chercheurs congolais dont certains installés en Belgique. C'est en particulier le cas de Paul PANDA FARNANA auquel ont été consacrés des études sous forme d'articles, des ouvrages, un film (réalisé par Françoise LEVIE), et des expositions, autant de réalisations découlant de la volonté d'en finir avec les non-dits.

Il s'agit au total de déconstruire l'histoire reçue en héritage sans tomber pour autant dans la démagogie et les fantasmes.

Ces assises sont aussi l'occasion de mesurer le chemin parcouru et de prendre date pour concrétiser des tâches immenses qui attendent les chercheurs. Car la nouvelle histoire du Congo, cette assertion n'engage que moi, est encore dans son enfance.

Tout en me réjouissant de la commémoration du centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, qu'il me soit permis de souligner, dans le sillage de Pierre NORA, la non homologie voire la conflictualité entre mémoire et histoire.

Pour ma part, je focalise mon propos sur le rêve d'émancipation, autrement dit, de liberté et d'indépendance, qui a taraudé de tout temps les Congolais en prise avec la domination à l'ère anté-coloniale, coloniale et post-coloniale.

"Les Blancs seront noirs et les Noirs seront blancs".Cette sentence aux allures prophétiques, coulée dans un langage métaphorique quelque peu ésotérique, engage un débat en profondeur tant sur le concept d'émancipation tel que les Congolais l'ont intériorisé de par leur vécu historique que sur les stratégies mises en place pour sortir de la "grande nuit" de l'oppression, selon la belle expression d'Achille MBEMBE. Les paradigmes d'émancipation reviennent d'une manière récurrente voire obsessionnelle dans le discours congolais qu'il soit écrit, oral, pictural, musical

ou tout autre ; ce phénomène est en phase avec une trajectoire historique des plus singulières. Pour n'en citer qu'un jalon emblématique : le discours de Patrice LUMUMBA, le 30 juin 1960, qui continue à soulever débats et polémiques.

Le propos du Premier ministre congolais s'inscrivait pourtant dans une longue chaîne de prises de parole congolaises, soigneusement occultées par le colonisateur, biffées de la mémoire historique dans sa volonté de faire prévaloir la doxa colonialiste en posant le Congolais sur la scène de l'histoire comme un éternel enfant, qui a tout intérêt à s'en remettre à son bienfaiteur, parangon de la Civilisation et du Progrès, plutôt que de réclamer une émancipation à même de lui nuire. C'est d'ailleurs cette propension coloniale imprégnée d'une raideur toute téléologique avec sa cohorte de fantasmes et de clichés qui fut la marque du discours prononcé par le Roi BAUDOUIN Ier, le 30 juin 1960, en contradiction flagrante avec sa célèbre déclaration par laquelle il exprimait son souhait de voir le Congo accéder à l'indépendance "sans atermoiements funestes ni précipitation inconsidérée".

Ainsi le clash du 30 juin 1960 n'est que le maillon d'une longue chaîne qui remonte à l'amont du face-à-face entre les Européens et les habitants de l'Afrique Centrale.

La volonté de s'émanciper avait d'ores et déjà animé les sujets du Mani Kongo (le Roi de Kongo) se dressant contre les Portugais dès lors que fut percé à jour leur projet d'assujettissement et d'instrumentalisation du royaume de Kongo, qui se matérialisa notoirement par le commerce des esclaves.

La lettre du Mani Kongo (Affonso Ier) à son "frère" le Roi du Portugal témoigne plus qu'éloquemment d'une prise de conscience bouleversante des enjeux d'une relation entamée sous les auspices de la cordialité mais cependant soumise à des tensions, dans la foulée de l'expansion du commerce esclavagiste.

L'action héroïque de KIMPA VITA alias Dona Béatrice est un chapitre glorieux de cette société bantou et africaine, qui ne s'est pas épargnée de sacrifices pour préserver son initiative, en réponse à une posture hégémonique, dissimulée ou non. Jugée par un tribunal inquisitorial en terre africaine (!), puis brûlée vive sur un bûcher, elle n'a cessé depuis son martyre de nourrir, par son exemple, la mémoire Kongo.

Ces momentums de l'Histoire africaine constituent des témoignages pour le moins significatifs de la volonté africaine et congolaise de préserver son "Ubuntu", car il n'est d'homme au sens plein du mot que celui qui est libre et digne. Le vocable "muntu" ne désigne-t-il pas l'homme, quelle que soit sa couleur, son origine, son statut social. "Muntu", c'est l'homme en son humanité. Et pourtant les Européens, voyageurs, explorateurs, missionnaires et autres, à travers leurs textes, se sont évertués le plus souvent à portraiturer l'homme noir africain comme l'incarnation même de la déchéance humaine.

À en croire cette littérature, qui relève, d'après Achille MBEMBE, davantage de la "fantasmagorie" que d'autre chose, l'homme noir serait l'appendice de l'humanité, l'incarnation même de la primitivité, l'étalon de la sauvagerie et de la barbarie. Sa soumission à l'homme blanc supérieur ne pouvait que lui être bénéfique.

Il y a d'ailleurs comme une rupture de tonalité et de contenu dans les textes occidentaux relatifs à l'Afrique. Comme l'a souligné Achille MBEMBE, le chapitre de la traite négrière y est pour quelque chose. Par l'effet de la traite, l'homme noir se mue en homme-marchandise.

La doxa coloniale, au XIXème siècle, reprendra à son compte, en le modalisant en fonction de ses fins, le paradigme de la différence radicale. Pour le colonisateur, l'infériorité de l'indigène relève de l'évidence. La mission de civilisation dissimulant pourtant des desseins douteux n'en est que plus noble et plus exaltante.

Quel discours l'indigène a-t-il opposé à ceux qui se sont employés à le façonner, au gré de leurs intérêts, autant dire en fonction de leur libido dominandi ? À quels outils discursifs a-t-il recouru pour conquérir tant soit peu sa voix propre ? Quels cheminements a-t-il empruntés pour marcher résolument vers son émancipation ?

Dans "Psychologie de Bantu ", l'Abbé Stefano KAOZE dit à propos du mot "liberté" que ce dernier n'existe pas en langue tabwa mais sa réalité au niveau de la conscience et de l'expérience est indéniable. Pour ses compatriotes, écrit-il, la liberté se traduit par l'expression "immunité interne". En somme, il s'agit de ce que la colonisation, elle-même, ne peut vaincre.

En proie à ses pulsions paternalistes, le colonisateur belge a toujours pris soin de préserver le Congolais des néfastes influences extérieures, susceptibles de le conduire à la perdition. Le Congo belge, promu "colonie modèle" et "oasis de paix", a été tenu à l'écart, pendant des décennies, des dangers inhérents au "pan-négrisme", au bolchévisme et au communisme.

C'est sur cette vitrine factice d'une colonie dite modèle, plus conforme à la vision des Belges qu'aux aspirations des Congolais, que va retentir comme le tonnerre le discours de Patrice LUMUMBA.

Sous l'angle du colonisateur, un bon Congolais se doit d'être soumis, reconnaissant, acquis à l'idée si typiquement belge d'une progression lente et prudente. En somme le maître a la conviction de tenir sous sa coupe l'indigène congolais, un être programmé ad aeternam

pour entériner le pacte d'allégeance. C'est cet homme éternellement infantilisé qu'à la fin des années 50 l'on qualifie sans ironie d' "interlocuteur valable".

De fait les jalons de l'émancipation du Congo essaiment la ligne du temps ; dans la période anté-coloniale, l'exemple de KIMPA VITA, la Jeanne d'Arc congolaise, donne une idée concrète du désir impavide d'émancipation qui taraudait les habitants de l'Afrique centrale. D'autres prodromes marquent l'époque coloniale en tant que telle. Malheureusement le vocabulaire que nous avons hérité de la "bibliothèque coloniale", selon la définition qu'en donne V.Y. MUDIMBE, aurait tendance à masquer, à nier,voire à oblitérer un certain nombre de faits.

Que recouvrent exactement les termes : "révolte des Batetela", "révolte des Bapende", "mutinerie de la Force publique", "révolte de Luluabourg" ? Qui sont vraiment les "Manis", les "Aniotos" et autres "Hommes-Léopards" ? Que recouvre l'expression "sociétés secrètes" appliquée à des mouvements de tout acabit prônant la rupture avec l'ordre colonial ?

Que de contre-vérités, de fantasmes,  de mensonges délibérés à leur propos ! L'histoire anté-coloniale, précoloniale et coloniale est jalonnée d'actes isolés ou relevant de l'initiative de groupes, qui illustrent avec éclat la volonté des indigènes congolais de secouer le joug.

À cette histoire-là, où le Congolais est acteur, l'"occupant belge" (terme de stigmatisation brandi par l'Abako) a toujours voulu faire un sort à coups de gomme, et de falsifications, inconscientes ou non.

Dès l'entame de l'ère léopoldienne, en 1897, les soldats de la Force publique se soulevèrent signant une véritable épopée. Sous la plume de chroniqueurs coloniaux, des historiographes africanistes ou africanisants ainsi que leurs épigones, de tels évènements sont présentés comme des faits isolés, sans continuité, minorés et niés dans leur dimension pan-congolaise.

La Grande Guerre a connu la participation de soldats noirs (d'Afrique, des Amériques et du Congo) sur les champs de bataille, en Afrique, en Europe et en Asie. La volonté d'émancipation, l'aspiration à l'égalité et la fin espacée des injustices engendrées par les racismes sont autant de motivations à leur participation à la guerre. Il convient de souligner deux aspects fondamentaux de l'expérience vécue par les sujets de l'empire au cours de la guerre 14-18 qui demeurent quelque peu minorés.

Comme en a témoigné le Congolais Paul Panda FARNANA, entre autres, la guerre fut une expérience cruciale pour les soldats noirs confrontés à la fragilité psychologique de l'homme blanc ; l'image du maître omnipotent en a pris un coup. Par ailleurs, les soldats noirs ont découvert que le Blanc pouvait adopter à leur égard une attitude fraternelle, aux antipodes du comportement qu'il affiche sous les tropiques. La fraternité indifférente aux barrières raciales, dans le contexte de la guerre, imprègne par exemple la préface de René MARAN à son roman "Batouala".

L'expérience de la guerre fut un moteur puissant au service de l'émancipation des Noirs du monde entier. Les grands rendez-vous du monde noir de l'entre-deux-guerres, notamment la série des congrès panafricains, orchestré par W.E.B DU BOIS et la NAACP s'inscrivent dans le prolongement de la Grande Guerre.

La question de l'émancipation des peuples noirs d'Afrique y est récurrente. Sous l'influence des élites africaines-américaines, les intellectuels africains conditionnent le processus d'émancipation à un système éducatif de qualité. Le Congolais Paul Panda FARNANA fera de l'éducation le cheval de bataille de son combat, pour l'émancipation et l'indépendance des Congolais. Il bottera en touche concomitamment contre les discriminations raciales, et la violence coloniale tout en plaidant pour une humanisation du système colonial qu'il qualifie de "sodomisation". L'émancipation prend la forme d'un engagement intellectuel et militant dont il n'aura de cesse d'explorer les potentialités avec plus ou moins de bonheur.

Parallèlement à sa trajectoire qui n'ignore pas le dynamisme engendré par l'associatif, émergent au Congo même des mouvements portés par une volonté émancipatrice qui entend modifier le paradigme dans les champs du religieux, par une appropriation inculturée des principes évangéliques, contribuant ainsi à fragiliser l'ordre colonial. D'autres acteurs ont agit dans les coulisses de la grande Histoire. Le mouvement indépendantiste des années 50 ne constitue pas une émanation ex nihilo.

Et voici notre conclusion non conclusive

Aujourd'hui le Congo doit réaliser une émancipation à multiples détentes à la fois : pour déjouer les stratégies exogènes qui tendraient à son démantèlement comme territoire et à sa dissolution comme nation ; pour garantir sa place dans le monde et conduire ses populations à la jouissance du développement et du bonheur.

Pour y arriver les conditions à remplir sont de plusieurs ordres.

Il est impérieux que le Congolais libère son imaginaire des moules prégnants du passé qui induisent défaitisme, pessimisme et passivité. "La faute aux Blancs" : ce mantra n'aura pas permis de sortir de la "grande nuit ". De ce fait l'homme congolais doit avant tout s'émanciper de lui-même en acceptant sa part de responsabilité dans ses malheurs.

Le Congolais a l'obligation de se doter d'un nouvel imaginaire. Et pour ce faire inventer sans cesse dans la confrontation et la compétition avec d'autres peuples sur l'échiquier du monde. L'occasion est belle de s'inspirer des exemples vertueux venus d'ailleurs tout en se prémunissant des travers de la globalisation.

Il faut se méfier du solipsisme et des tentations de ghettoïsation ainsi que des authenticités biaisées qui en sont le fruit.

Il est vital que s'opère la reconversion sincère des intelligences et des cours au service des idéaux nobles et de l'intérêt général. Sans cela, la paix, la bonne gouvernance, la démocratie ne seront que des totems inaccessibles.

Antoine TSHITUNGU KONGOLO
Écrivain
Professeur à l'Université de Lubumbashi (UNILU)

RD Congo

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