L’exploitation socio-économique des enfants de la rue
comme nouvelle forme d’esclavage à Bukavu

 

0. Introduction

L’enfant constitue l’avenir. De ce fait, il doit bénéficier d’une protection spéciale pour garantir son bien-être. La famille et la communauté restent des endroits privilégiés et favorables pour la protection de l’enfant en dépit de toutes les autres formes d’avantages que peuvent offrir d’autres institutions de protection avec de bons cadres d’hébergement et de substitution. Hélas, confrontés aux difficultés socioéconomiques de divers ordres liées à la dégradation du système dans son ensemble,

les gouvernements, les familles et les organisations non gouvernementales parviennent difficilement à subvenir aux besoins des groupes vulnérables dont les femmes et les enfants. La vulnérabilité de l’enfant est due à son immaturité, à son inexpérience et à son inaptitude physique. La communauté se retrouve, de ce fait, face aux immenses défis de dégradation sociale, parmi lesquels il faut noter les difficultés d’assurer la protection des enfants contre toute forme d’exploitation et de multiples abus notamment leur exploitation pour des fins économiques. Dans la plupart des États ayant pris part à la convention relative aux droits de l’enfant, le respect de certains droits qu’ont les enfants de la rue n’est pas effectif.

S’il nous faut remonter dans l’histoire, l’on notera qu’au 19ème siècle interviendra  une prise de conscience au sein de la communauté internationale en ce qui concerne la nécessité de protéger les enfants contre toutes les formes de graves violations (recrutement dans les forces combattantes, enlèvements et trafics, proxénétisme, etc.) ; bref contre toutes les pires formes de maltraitances, de traitements dégradants, cruels et inhumains. Cependant, la fin du 20ème siècle marque l’aboutissement d’un long processus inhérent à l’impérieuse nécessité de la reconnaissance des droits de l’enfant quant à la protection de celui-ci et du statut spécial de l’enfance avec l’adoption à l’unanimité par l’Assemblée Générale des Nations unies, le 20 novembre 1989, de la Convention relative aux Droits de l’Enfant et de sa mise en vigueur le 02 septembre 1990[1].

Tout compte fait, divers travaux scientifiques sur la situation des groupes vulnérables et particulièrement les enfants de la rue ont été produits de par le monde. Ainsi :

ILUNGA KAYOMBO Bernard[2] dresse un constat alarmant et une alerte en direction de la communauté nationale congolaise concernant la situation de plusieurs enfants  qui envahissent chaque jour les marchés, les abords des salles de fête et les places publiques à la quête de quoi survivre. Pour lui, toute société qui accepte de déverser dans la rue ses propres enfants tels des déchets, se disqualifie et se condamne, par le fait même, à la déchéance. Il en est de même de toute personne adulte qui se décharge sur d’autres de ses responsabilités de parent, car, estime-t-il, l’avenir appartient à ceux qui auront su donner aux générations présentes des raisons de vivre et d’espérer.

Ann VENEMAN et BELLAMY[3] estiment qu’en adoptant la Convention relative aux droits de l’enfant, le monde a compris que l’humanité ne pouvait progresser qu’à condition que tous les enfants bénéficient d’une enfance saine et protégée. En effet, la qualité de la vie d’un enfant dépend des décisions qui sont prises tous les jours dans les familles, les communautés et dans les bureaux des gouvernements. Il s’avère donc impérieux de prendre judicieusement ces décisions  tenant compte de l’intérêt supérieur de l’enfant du fait que si la communauté n’arrive pas à protéger les enfants, elle ne parviendra non plus à atteindre les objectifs mondiaux les plus généraux ayant trait aux droits humains et au développement. Ils font remarquer que combler le fossé entre une enfance idéale et la réalité que connaisse la moitié des enfants du monde est une question de choix et proposent ainsi à la communauté internationale une thérapie à la question du comment protéger les enfants, articulée autour des trois pistes principales dont :

*L’adoption d’une approche de développement économique et social qui soit fondée sur les questions des droits humains, en s’efforçant tout particulièrement d’aider les enfants les plus vulnérables ;

*La priorisation de tous les domaines de développement des politiques équitables qui tiennent compte des enfants ;

*L’obtention de l’engagement des particuliers, des organisations de protection de l’enfance, des familles, des entreprises et des communautés à rendre active et continuelle l’amélioration des conditions des enfants et à mobiliser leurs ressources de façon à promouvoir et à défendre les droits des enfants.

Faustin MULIRI[4] démontre que toutes les sociétés du monde espèrent que leurs enfants grandiront et deviendront des citoyens dignes, capables et responsables qui contribueront au bien-être de leur communauté. Pourtant, dans de nombreux pays en crise comme la RD Congo, les enfants se voient refuser le respect de leurs droits, celui de protection surtout, qui leur permettront de survivre, de se développer au mieux et de participer activement à la vie communautaire. De son étude, il fait ressortir qu’à Bukavu, lors des guerres dites de libération et de rectification respectivement en 1996 par la coalition armée AFDL  et en 1998 par le RCD–Goma, la situation des enfants ne faisait que s’empirer de telle sorte que des cas de déplacement des populations, d’exode rural, de polygynie, de chômage des parents ou de non-paiement des salaires, de pauvreté et d’insécurité généralisée, de divorces, de déscolarisation, affectent dangereusement et plus que jamais les enfants. Vu ce lot de faits ignobles laissant transparaître un tableau sombre sur la situation des enfants, naquirent plusieurs organisations non-gouvernementales avec comme mission de rectifier le tir : redonner de l’espoir à des milliers d’enfants abandonnés à la merci de la rue avec des corollaires comme les maladies diverses, la malnutrition, la toxicomanie, la prostitution et le banditisme.

Tout compte fait, l’on remarque même que depuis la nuit des temps et jusqu’à ces jours, les enfants ont été et continuent à être victimes de plusieurs maux sociaux qui handicapent leur croissance physique, morale et leur épanouissement social. Ainsi, la RD Congo en général et la ville de Bukavu en particulier n’ont pas dérogé à cette règle cruelle. Parmi les problèmes sociaux les plus frappants dont les enfants sont victimes dans la ville de Bukavu, nous citons la non-scolarisation, l’analphabétisme, les catastrophes naturelles, les coutumes et pratiques rétrogrades, l’enrôlement dans l’armée, les dislocations familiales, les décès de l’un des parents, etc. La conjonction de ces différents maux entraîne les enfants dans un élan de recherche des antidotes en vue de leur survie. Hélas, ces mécanismes de résilience qu'adoptent ces enfants leur laissent croire que seule la rue offrirait une alternative ; ainsi naîtront les tristement célèbres phénomènes "enfants de la rue" et "enfants dans la rue".

Conscientes de la gravité de ces phénomènes et de leurs corollaires, de la passivité du gouvernement à travers ses structures spécialisées, des familles et des communautés dont sont originaires ces enfants, plusieurs organisations privées prolifèrent actuellement dans la ville de Bukavu et son hinterland mais leurs actions paraissent moins efficaces  au vu de l’ampleur du problème (le nombre d’enfants de la rue croît de jour en jour). Au regard de ce qui précède, certaines interrogations méritent d’être soulevées :

·      Quels sont les facteurs explicatifs du phénomène "enfants de la rue" dans la ville de Bukavu et sa périphérie ?

·      Comment subviennent-ils à leurs besoins ?

·      Peut-on envisager de nouvelles alternatives pour éradiquer ce fléau et humaniser ainsi notre milieu ?

Les considérations suivantes peuvent être retenues en guise d’hypothèses :

1.     Les difficultés familiales traduites par la faillite de l’entreprise économique familiale au cours de laquelle les parents n’arrivent plus à subvenir aux besoins vitaux de leurs enfants (habillement décent, alimentation suffisante, scolarisation, etc.), la séparation des parents qui engendre la dislocation et l’ébranlement de l’unité familiale où chaque enfant est appelé à se débrouiller à sa guise, la déscolarisation, les naissances précoces et le manque d’occupation appropriée aux enfants pendant les vacances, les fausses accusations de sorcellerie seraient des facteurs explicatifs du phénomène "enfants de la rue".

2.     Les moyens de subsistance de ces enfants seraient la vacation à certaines activités pouvant leur rapporter du revenu (transport des colis, travaux de manutention dans les ports et dans les chantiers de construction,…), le vol, la mendicité, le lavage des véhicules, le recours aux organisations non-gouvernementales dont la mission est l’encadrement des enfants de la rue.

3.     Pour redresser la situation et humaniser notre milieu, des solutions nouvelles sont possibles notamment l’accueil à bras ouverts de tous les enfants jadis coupés de la chaleur familiale et communautaire et longtemps plongés dans une vie désespérément indescriptible et ce, en les épargnant de la marginalisation, de la stigmatisation, des préjugés et stéréotypes ainsi que de la discrimination - signes de non intégration, l’attente, le dialogue et l’écoute active entre les parents en vue d’éviter aux enfants des drames traumatisants (querelles des parents, divorces) qui les poussent à fuir le toit familial cherchant refuge et calme ailleurs.

I. Enfants de la rue : Perceptions et problèmes

Aujourd’hui, le terme "enfant" est beaucoup plus largement entendu puisqu’il est défini par la Convention relative aux Droits de l’Enfant en son article 1er comme "tout être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt". C’est dans ce sens que nous utilisons ce terme, tout en signalant que le seuil d’âge n’a rien d’absolu : à certains égards, on cesse d’être enfant plus tôt par exemple si l’on est émancipé. Mais, on peut le rester plus tard (par exemple certaines mesures d’assistance sociale et éducative peuvent durer jusqu’à 21 ans). Le terme d’enfant sert aussi à désigner une relation familiale : dans ce second sens, il n’y a pas de limite d’âge. L’enfant est dorénavant pensé comme un sujet de droit, une personne dotée de liberté, contrairement à la vision la plus traditionnelle qui voyait dans l’enfant l’objet de la puissance paternelle et l’avenir de la lignée[5].

Tout compte fait, les perceptions de l’enfant diffèrent selon les pays et les communautés, quoique les étapes fondamentales de développement demeurent les mêmes. Parfois, l’élément pris en considération est soit l'âge, le statut marital, le rite initiatique, le niveau d’éducation, le degré de responsabilité, etc. Ceci fait que face à la diversité des manières de définir l’enfance, les normes juridiques internationales tendent à définir des règles minimales universelles dans le but de protéger les enfants.

De cette même  large compréhension, l’on note que "les enfants de la rue" sont ceux qui, pour des raisons diverses ont fui le toit familial en préférant se réfugier dans les rues, les marchés, les aéroports, les plages, bref dans les places publiques où ils se débrouillent pour trouver de quoi manger et satisfaire d’autres besoins de la vie sociale. Selon ROLLAND[6], "les enfants de la rue" sont ceux qui vivent, jouent, travaillent, mangent et dorment dans la rue ; ils ont donc pris la rue comme leur milieu de vie tandis que "les enfants dans la rue" sont ceux-là qui, à cause de la misère de leurs parents, cherchent de quoi manger pendant la journée dans la rue, et le soir, ils rentrent à la maison. Dans un cas comme  dans un autre, il s’agit  d'enfants livrés à eux-mêmes, vivant en rupture des liens familiaux et considérant la rue comme leur milieu de vie temporel ou permanent en y construisant une structure de vie propre à eux. Ils viennent en majorité de familles démunies ou de familles déchirées par des multiples crises mais ils entretiennent des relations sporadiques avec l’un ou l’autre de leurs parents voire certains membres familiaux ou de l’entourage. Pour Françoise DEKEUWER-DÉFOSSEZ[7], les enfants de la rue sont dans la catégorie d’enfants en dangers permanents et imminents. Il s’agit donc des enfants dont la santé, la sécurité, ou la moralité paraissent menacées ; enfants dont les conditions d’éducation sont gravement compromises. D’où l’optique de l’intervention socio-judiciaire devrait être plus thérapeutique que répressive, c’est-à-dire qu’il faudrait prendre ce genre d’enfants de prime abord comme des personnes menacées et non comme des personnes menaçantes. C’est justement cette perspective, poursuit l’auteur, qui renforce le prolongement de toutes les règles de protection et d’éducation des enfants ; règles qui, une fois mises en pratique, permettront à l’enfant de grandir, car de la bonne réussite de l’éducation de l’enfant dépendent, non seulement son avenir propre, mais encore celui de toute la société où il s’insérera, et les droits des enfants se modifient au cours de leur croissance.

Qui plus est, dans certains coins de la ville de Bukavu, on note une forte tendance à traiter tout "enfant de la rue et dans la rue" comme un délinquant actuel ou potentiel. En assimilant les autres catégories lorsque des infractions ou des voies de faits sont commises dans la rue, on les qualifie d’actes d’enfants de la rue, même si ce n’est pas toujours le cas. Aussi, il est très courant d’entendre parler d’enfants de la rue pour se référer, sans distinction d'âge, tant aux petits enfants qu’aux jeunes adultes sans abris qui vivent dans la rue. D’où, les "enfants de la rue" jouent hélas un rôle de "bouc émissaire" pour des désordres et actes de délinquance commis par ces "jeunes adultes de la rue" désœuvrés ou par des jeunes de quartiers organisés très souvent en gangs criminels. L’exemple de l’intervention très musclée des forces de l’ordre dans la ville de Mbuji-Mayi en date du 20 au 25 septembre 2004 contre des jeunes et enfants de la rue confondus est éloquent et illustratif même de cet amalgame dans l’esprit des gens entre des jeunes délinquants désœuvrés et des enfants développant des stratégies de survie dans les rues et sur des places publiques.

II. Moyens de subsistance des enfants de la rue et leur exploitation à des fins économiques comme nouvelle forme d’esclavagisme.

Les enfants de la rue développent des stratégies de survie pour subvenir eux-mêmes à leurs besoins alimentaires et vestimentaires. Ainsi, certains d’entre eux s’adonnent à des activités génératrices de revenus telles que les travaux de manutention, l’entretien et la garde des véhicules. Ils se tiennent dans les places publiques où ils attendent les éventuelles "offres" de la part soit de ceux qui viennent des marchés ou de ceux qui veulent charger ou décharger les biens de consommation. D’autres exercent dans le cirage des souliers, etc. Dans tous les cas, l’argent reçu juste après le service rendu à des tiers n’est pas hélas proportionnel à ce service car de temps en temps, l’activité exercée nécessite la mobilisation de l’énergie physique et du temps suffisant comme le prouve le tableau illustratif ci-après :

  

Nombre d’enquêtés

Activités exercées

Lieu d’exercice du travail

Durée de travail

Rémunération

Risques encourus

 1

 

 

 

 

 

12

Manutention, chargement et déchargement des véhicules

Tous les arrêts-bus, les carrefours et grands marchés de la ville

Tous les jours de 7h30 jusque vers la tombée de la nuit

- 200 FC à 500 FC pour les colis légers et à des distances moins longues

- 700 FC à 1.000 FC pour les colis lourds et à des distances longues

-Altération et affectation de la santé de l’enfant et du rythme normal de développement physique.

 2

     3

Cirage des souliers

A Nyawera et à la place feu- rouge

De 08h jusque vers 16h30

200 FC par paire de souliers

Malaises dorsaux  et musculaires

 3

    11

Entretien (lavage) des véhicules

A Nguba au rond point, à Funu, au beach Muhanzi et autres points d’eau aménagés

De 6h30 jusque vers 18h

1.500 FC à 3.000 FC par véhicule

      Idem.

 4

      4

Coulage des dalles

Partout dans la ville de Bukavu dans les chantiers de construction

De 7h jusqu’à la fin de l’opération

2,5 à 3 dollars

Maladies vasculaires et hémorragiques

 5

      8

Evacuation des déchets et autres ordures ménagères vers les poubelles publiques

Dans les familles partout dans la ville de Bukavu, principalement au centre ville.

De 10h jusque vers 18h

1.000FC

 

Maladies de mains sales comme le paludisme, le choléra, etc.

Source : Nos enquêtes, 2014.

De ce tableau, il ressort donc que les enfants de la rue sont surexploités par ceux qui les emploient au regard des travaux exercés. Par exemple pour la première catégorie des enfants enquêtés, c’est-à-dire celle qui concerne les enfants exerçant dans la manutention, la nature des colis à transporter sur la tête ou sur le dos laisserait croire que la rémunération réellement reçue ne devrait pas être ainsi quand on s’en tient seulement à la grandeur de la tâche, aux conséquences et autres dangers encourus. Cette situation est la même pour les autres catégories où l’énergie déployée- physique surtout- n’est pas compensée au prorata. C’est justement cette situation d’exploitation de l’homme par l’homme qui traduit en fait la dimension de l’esclavagisme contre les enfants de la rue. De plus, l’on note que beaucoup d’organisations se disant œuvrer en faveur des enfants de la rue n’affectent pas le gros des ressources allouées pour la cause de ces enfants ; ressources devenues alors des moyens sûrs d’enrichissement des responsables de ces organisations. Ceci a fait que les problèmes des enfants de la rue sont devenus un fond de commerce de plusieurs personnes à Bukavu ; d’où, prolifération à Bukavu des organisations de protection des enfants vulnérables.

III. Enfants de la rue : récupération-encadrement, réinsertion-intégration

Comme signalé ci-haut, la ville de Bukavu connaît un foisonnement d'organisations non-gouvernementales ayant à leur sein des programmes dits de "Protection de l’Enfance". Ces organisations procèdent par stratégies et approches différentes mais celles-ci ont en commun une même source d’inspiration à savoir les standards internationaux relatifs à la défense et la promotion des droits de l’enfant. Ainsi, dans le cadre de ce travail, nous considérons les approches développées par deux organisations dont le Programme Diocésain d’Encadrement des Enfants de la Rue (PEDER) et la Solidarity Action for Children in Destress (SACD).

Pour la première organisation(le centre PEDER), la procédure qui aboutit à la récupération, à l’encadrement et à la réinsertion des enfants de la rue suit les étapes suivantes :

a)     Ciblage des coins où sont disséminés tous ces enfants ;

b)    Inventaire du nombre d’enfants par coins retenus ;

c)     Dialogue et entretien avec les enfants ;

d)    Récupération des enfants ayant été convaincus par le message des encadreurs et animateurs sociaux au service du centre ;

e)     Mise en train et écoute des enfants récupérés ;

f)     Hébergement effectif de ces enfants ;

g)     Processus de réinsertion socio-professionnelle : ce processus met en face trois acteurs dont le centre, l’enfant lui-même et sa communauté d’origine car une fois que l’enfant rentre dans sa famille et partant dans sa communauté, le programme veut que la communauté, au-delà de l’accueil qu’elle réserve à l’enfant réinséré, puisse lui permettre de retrouver une vie normale dans la société et de participer aux activités de survie et de développement comme membre de cette même communauté à part entière.

Cette disposition de la communauté à faire participer l’enfant lui permettrait d’être réinséré dans son corps social d’antan à travers une intégration à quatre niveaux selon LANDERKER[8] :

*L’intégration culturelle  qui est la concordance entre les valeurs au sein du système culturel d’une société. Ici, l’enfant réinséré intériorise de nouveau les valeurs culturelles longtemps bafouées et foulées aux pieds lorsque cet enfant était encore sous l’emprise de la rue ;

*L’intégration normative entendue comme une conformité aux normes sociales. À ce niveau, l’enfant agit et se comporte dorénavant en harmonie avec le corpus de prescriptions et proscriptions telles qu’édictées par la communauté ou la société ;

*L’intégration communautaire comprise et mesurée par la densité des relations interpersonnelles au sein d’un corps social ; ce sont donc des contacts entre les sous-groupes d’une population. Ici, l’enfant réinséré renoue encore les relations avec ses frères, ses parents et son environnement ; relations jadis rompues par la "vie de la rue".

*L’intégration fonctionnelle prise comme l’interdépendance résultant des échanges des services entre les éléments du système où il y a division sociale du travail. À ce titre, l’enfant sorti de la rue met à profit, pour la communauté, la formation reçue dans le centre d’encadrement socioprofessionnel avant son intégration et obtient aussi d’autres compétences de la part des membres de sa communauté.

Cependant, l’approche de réinsertion économique consiste à définir pour chaque enfant un plan professionnel en vue de son accès à des revenus durables ; plan qui passe soit par l’orientation professionnelle soit par la formation professionnelle et par l’apprentissage à travers l’emploi, l’auto-emploi et les activités génératrices de revenus. Quant à l’approche de réinsertion sociale, elle se résume en deux axes dont la réinsertion scolaire et la réinsertion communautaire renforcée par la réunification familiale. Elle consiste pour l’enfant à retrouver socialement sa place dans un environnement et un système qui favorisent son développement et le respect de ses droits. Dans ces deux axes, la communauté jouera plusieurs rôles notamment la participation au travail de mise en place et de la canalisation du soutien social et économique aux familles et communautés d’origine de ces enfants pour qu’elles soient en mesure de les accompagner, s’assurer de leur participation à des structures de scolarisation en sollicitant la gratuité ou la subvention des frais scolaires (école formelle, centre de rattrapage, etc.). Mais, il reste impérieux de mentionner que l’idéal de toute réinsertion est de ramener les enfants à l’école et à la vie normale, mieux les aider à retrouver leurs environnements naturels.

Pour la deuxième organisation (la SACD), l’approche de réinsertion-intégration suit la procédure suivante :

  • La recherche et l’identification de l’enfant : cette étape consiste pour le centre en un repérage et une récupération des enfants concernés par ses activités et de là, on procède par leur orientation au centre
  • L’encadrement psychosocial et éducatif  consistant en des séances de détraumatisation et de remise en forme  des enfants récupérés pour leur permettre de retrouver tant soit peu un nouveau climat de paix intérieure
  • Le tracing familial (recherche familiale)  qui consiste à localiser la famille de l’enfant étant donné que la famille reste toujours le meilleur cadre d’épanouissement de l’enfant
  • La préparation de l’enfant à sa réinsertion qui est une étape importante dans le processus d’intégration familiale et communautaire surtout quand la séparation de l’enfant avec sa famille était motivée par un climat familial trop tumultueux et émaillé de longues péripéties malheureuses. Ici, on doit préparer l’enfant avec beaucoup de tact pour le rassurer que depuis son départ de la famille, il y a eu des changements positifs
  • La sensibilisation familiale et communautaire pour l’accueil de l’enfant : celle-ci consiste à obtenir des parents ou de tout autre membre de la communauté un accord de principe traduit par des garanties sécuritaires en faveur de l’enfant à réinsérer
  • La recherche et l’obtention du consentement tripartite entre le centre, l’enfant et sa famille comme préalable à la réinsertion : cette étape est également capitale car elle permet de recréer de nouveaux liens de confiance entre l’enfant, sa famille ou sa communauté et le centre.
  • La remise de l’enfant à sa famille accompagnée de l’octroi d’un kit par rapport à la formation reçue par l’enfant. À ce niveau, le centre organise une cérémonie solennelle au cours de laquelle la famille atteste par écrit avoir reçu l’enfant et s’engage à prendre soin de lui et cela, devant une autorité du milieu qui, à son tour, se résout à faire des suivis pour se rendre compte de l’effectivité de la réinsertion-intégration de cet enfant.

Il sied hélas de dégager  un constat selon lequel certains enfants, avant d’être réinsérés, préfèrent déserter le centre et retourner dans les rues, les marchés et les places publiques pour les raisons suivantes : la restriction de leur liberté dans les centres ; la recherche de l’indépendance ; le goût effréné de l’aventure ; l’hébergement difficile ; une alimentation peu copieuse et routinière ; un traitement disproportionné au centre.

Etat comparatif des actions des agences de récupération-intégration-réinsertion des enfants de la rue.

Même si certains enfants récupérés et réinsérés parviennent à retrouver la vie normale jadis perdue dans les rues et dans les pratiques criminelles, il ressort de nos enquêtes que les actions de ces agences ne sont pas durables car la plupart d’entre elles répondent à des logiques de projets financés pour une durée bien déterminée. Ceci fait que certains de ces enfants retombent purement dans leur situation d’antan.

Anthony OBERSCHALL[9] fait remarquer que l’absence des liens de décomposition des réseaux d’interaction sont un obstacle à la mobilisation. La capacité de mener une action concertée et donc synergique dépend étroitement du degré et du type d’organisation inhérent à la collectivité. Quant àHERMAN[10], l’action sociale est un construit symbolique qui fait intervenir les attentes, les anticipations et les évolutions des agents sociaux face à des situations contraignantes qui les forcent à élaborer des interprétations originales inspirées des codes culturels dominants. Ainsi dans l’ensemble, on note que la logique et le souhait même des interventions synergiques semblent écartés au point que les actions de ces agences paraissent disparates et laconiques par manque d’une unité de coordination efficiente et efficace sur le terrain.

Conclusion et suggestions

Au terme de cette étude, il ressort que les enfants de la rue sont en ces jours victimes de l’exploitation de la part même de ceux qui sont censés les protéger. L’on a noté à travers cette recherche que le déclenchement des guerres dites de libération et de rectification, la résurgence des groupes armés ainsi que l’insécurité grandissante causant ainsi le déplacement des populations et l’exode rural vers des zones urbaines qui semblent garantir la sécurité, le déchirement des familles par les cas de divorces, de polygynie et de décès de l’un ou des deux parents sont autant de facteurs explicatifs du phénomène des enfants de la rue. On a constaté aussi que les enfants de la rue s’adonnent à plusieurs activités pour leur survie mais les rémunérations obtenues à l’issue de ces travaux sont très dérisoires et certains responsables des organisations de protection des enfants vulnérables s’enrichissent sur le dos des enfants de la rue en demandant des fonds qui ne profitent pas à ces enfants. Enfin, les actions  de ces organisations demeurent inefficaces et moins durables que possibles car elles suivent les logiques des projets conçus d’avance et ne tiennent pas compte des secteurs clés comme l’éducation et la santé. Ces organisations procèdent par stratégies différentes au point que leurs actions sont disparates et laconiques avec comme conséquence directe une dispersion des moyens et d’efforts.

Eu égard à tout ceci et en vue d’humaniser notre milieu, les solutions suivantes peuvent être proposées :

  1. La restauration des familles déchirées même si cela reste un travail de longue haleine car le divorce et les séparations précoces des parents comme l’une des manifestations les plus illustratives de ces déchirements sont des phénomènes sociaux plus complexes ;
  2. Le découragement des options pro-natalistes moins réfléchies au sein des familles à travers un appel pathétique et pressant pour le contrôle des naissances qui, en revanche, évitera en premier lieu aux parents de faire face aux besoins des enfants dépassant la capacité financière de la famille et en second lieu aux enfants de ne pas se lancer précocement dans la débrouillardise ;
  3. Aux organisations de protection de l’enfance et surtout celles qui s’occupent de la récupération, de l’encadrement et de la réinsertion des enfants de la rue de repenser leur logique de travail car certaines des approches et stratégies qu'elles adoptent ne répondent plus efficacement au vu des multiples attentes et  exigences voire de l’urgence.

 

AKSANTI CIRHIBUKA DIEU MERCI et Sara KAKONDJA CHANCE
Assistants à la Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives
Département de Sociologie
Université Officielle de Bukavu

Bibliographie finale

 

  1. ALBARELLO L., Apprendre à chercher : l’acteur social et la recherche scientifique. Bruxelles, De Boeck, 2003.
  2. AKSANTI CIRHIBUKA, DM., L’éducation des enfants en RD Congo : droit ou faveur ? in "La voix de la jeunesse du Congo", Bukavu, Volume I, N° 1,  juillet-Aout  2005.
  3. AKSANTI CIRHIBUKA, DM., Mécanismes d’action des agences de protection de l’enfance à Bukavu. Mémoire de Licence, Sociologie, 2010-2011.
  4. BOUDON R. et alii., Dictionnaire de Sociologie.  Éd. Larousse, 2006.
  5. CHAZAL J., Les droits de l’enfant. Paris, PUF, 1993; collection "Que sais-je?"
  6. Convention des Nations unies relative aux Droits de l’Enfant, New-York, 1989.
  7. COOMBS P., La crise mondiale de l’éducation, Paris, PUF, 1968.
  8. DEKEUWER-DEFOSSEZ, D. Les droits de l’enfant. Paris, PUF, 5e éd ., 1982 ; collection " Que sais-je? ".
  9. ILUNGA K., Quand les enfants crient misère. Kinshasa, Médiaspaul, 1997.
  10. LAROSA, Comment les enfants apprennent et désapprennent les préjugés, S.v, S.e., 2000.

 

 



[1]Dieu Merci AKSANTI CIRHIBUKA., Mécanismes d’action des agences de protection de l’enfance à Bukavu. Mémoire de licence / Sociologie, UOB, 2010-2011, inédit, p. 16.

[2] Bernard Ilunga KAYOMBO, Quand les enfants crient misère.  Kinshasa, Médiaspaul, 1997.

[3]Ann VENEMAN et BELLAMY, Les enfantsd’abord. New- York, UNICEF, 2006.

[4] Faustin MULIRI, Directives sur les Droits de l’Enfant. Bukavu, juillet 2002.

[5]Assemblée Générale des Nations-Unies., Convention des Nations unies relative aux Droits de l’Enfant. New-York, 1989.

[6]ROLLAND cité par AKSANTI CIRHIBUKA, Mécanismes d’action des agences de protection de l’enfance à Bukavu. Mémoire inédit, Sociologie, UOB, 2010-2011.

[7]F. DEKEUWER-DÉFOSSEZ, Les droits de l’enfant. Paris, PUF, 5e éd, 1982 ; collection "Que sais-je ?".

[8]LANDERKER cité par Raymond BOUDON et al., Dictionnaire de sociologie. Paris, éd. Larousse-Bordas, 1999. P. 127.

[9] A. OBERSCHALL cité par R. BOUDON, idem.

[10] Herman, op. cit, p18.

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