La culture comme moteur de développement (II)
Cas de la Guinée Conakry

NDLR : On peut lire la première partie de cet article dans la rubrique "Économie et développement" sur ce site.

3.1.La culture dans le système éducatif en Guinée 

Dans le but de poser plus concrètement mon hypothèse en vue de mieux échafauder ma réflexion, je voudrais, avant tout citer en référence Paul VALÉRY (1988) qui écrit dans son ouvrage Regard sur le monde actuel, Paris Gallimard : "Pour que le matériel de la culture soit un capital, il exige lui aussi l’existence d’hommes qui aient besoin de lui, et qui puissent s’en servir – c’est-à-dire des hommes qui aient soif de développer leur sensibilité –

et qui sachent acquérir ou exercer ce qu’il faut d’habitude, de disciplines intellectuelles de convention et de pratique pour utiliser l’arsenal de documents et d’instruments que les siècles ont accumulés." (1988 : 22).

Partant de ces considérations, je postule que la première ressource de développement d’un pays est avant tout humaine. En effet, il n’est guère besoin d’insister sur le fait que l’effet des ressources humaines ou compétences professionnelles sur le développement d’un pays se manifeste par le renforcement des capacités de création et d’innovation dans les écoles, les entreprises, dans l’administration, etc. Si on me demande, par exemple, de donner une définition de l’École applicable à toutes les structures sociales de la Guinée, je vais formuler le projet éducatif du pays dans les termes suivants : "l’École est un espace social où la société exerce sa fonction intellectuelle et formative. Ainsi la formation intellectuelle via les projets éducatifs et la qualification de l’École représente évidemment la voie royale pour assurer le développement des capacités créatrices de savoir-faire dont la Guinée a besoin".

Pour pouvoir se passer d’experts étrangers qui viennent penser à la place des Guinéens et concevoir des projets qui ne sont guère adaptés à nos capacités et à nos besoins, il est indispensable de développer l’éducation pour répondre à la demande de ressources humaines qualifiées. En effet, la formation de cadres nationaux capables de concevoir et de conduire des projets adaptés à nos besoins s’avère indispensable si la Guinée veut s’assurer un développement endogène. Ainsi, c’est en adaptant la formation à la demande sociale du pays en ressources humaines qualifiées que le modèle social dans lequel s’inscrit le système éducatif scolaire, professionnel et universitaire prépare la jeunesse guinéenne à participer pleinement à l’édification d’une nation prospère.

Il ne s’agit guère de calquer les modèles étrangers, moins encore de se replier sur soi, mais l’édification de l’École doit reposer sur un programme qui s’articule autour de la culture du projet de développement qu’on se propose de bâtir. L’École représente en outre le cadre culturel d’épanouissement voire de reproduction sociale des connaissances et des valeurs ; mais elle est aussi la condition nécessaire pour assurer la survie de la société. Or la survie de chaque société n’est possible que quand elle organise sa propre défense. C’est pour cette raison qu’il me semble aujourd’hui tout à fait logique de défendre l’idée que la seule manière de se mettre à l’abri contre l’imposition d’un système éducatif qui nie les besoins et les réalités sur le terrain consiste à se doter d’une élite pour conduire les projets guinéens en matière d’éducation dans une cohabitation harmonieuse des cultures nationales et étrangères. 

L’expérience montre qu’une dynamique culturelle ne peut se déployer pleinement qu’en se situant dans des actions réciproques. On sait, en effet, que les tensions entre les modèles reçus de l’extérieur en particulier à travers les transferts de technologie ou de connaissances et les modèles traditionnels peuvent avoir pour conséquences, soit le repli sur le modèle traditionnel, soit l’adoption de modèles importés voire inappropriés, soit enfin l’émergence d’une culture novatrice.

C’est dans ce dernier cas qu’il est possible d’employer le terme de dynamique culturelle. Le rôle des spécialistes, et plus largement des ressources humaines sur l’échelle nationale, consiste à développer la culture commune en appariant la culture traditionnelle avec la culture venue d’ailleurs dans une sorte de symbiose, catalyseur de progrès, conformément au dialogue des cultures qui se pose en termes de coopération culturelle, d’interdépendance et d’échange.

Sans doute est-il nécessaire pour moi d’observer que le système éducatif guinéen se présente aujourd’hui comme un champ de bataille écartelé entre les instructions dans les programmes officiels calquées du système français et le système anglo-saxon (E-U, Canada), qui repose par ailleurs sur la "pédagogie par objectifs" et "l’approche par compétences". Or l’expertise de faisabilité commanditée par plusieurs institutions internationales de l’Éducation atteste que la question du contexte et des conditions réelles de fonctionnement des systèmes éducatifs africains ne semble pas posée par rapport à la réforme des curricula. Il en résulte que la question de l’approche par compétence ne semble pas avoir été posée avant la mise en œuvre de la réforme.

Dans le contexte présenté précédemment, il apparaît clairement aussi que, entre les défenseurs d’une pédagogie du savoir et ceux d’une pédagogie des compétences, on observe que "au désir de progrès se mêle quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la continuité de la culture du pays". En d’autres termes, entre la tradition pédagogique française et l’influence nord-américaine, l’éducation en Guinée - et plus largement en Afrique - constitue un enjeu de pouvoir entre les grandes puissances. L’influence française ayant été fortement réduite par rapport aux aides financières canadiennes et américaines dans le secteur particulier de l’éducation, il ne s’agit guère d’un conflit culturel entre deux pédagogies, mais bien plus d’une politique d’influence.

Un autre exemple aussi digne d’intérêt que le précédent concerne la réforme du LMD (Licences-Masters-Doctorat) introduite en France depuis une dizaine d’années dans le cadre de l’uniformisation des diplômes universitaires au niveau européen. Emboîtant le pas à la France, la Guinée procède à la réforme sans en mesurer les conséquences. Alors que l’Université guinéenne formait auparavant jusqu’à la maîtrise, elle s’est vue dans l’obligation de créer des Écoles Doctorales sans personnel qualifié pour assurer tous les enseignements et la direction de la recherche. Il en résulte que l’Université n’assure la formation convenablement que jusqu’en licence 3. Parallèlement des Universités privées poussent partout en Guinée comme des champignons alors que dans la majorité des cas elles ne correspondent pas toutes aux normes internationales. 

Profitant de cette situation, l’État guinéen se désengage de plus en plus de l’éducation publique. Par exemple, selon les données statistiques du Ministère de l’Éducation Nationale en 2008-2009, les prestations de service du secteur privé en matière d’éducation dans la ville de Conakry dépassent largement celles du secteur public. Ainsi de nos jours l’enseignement primaire est assuré à 87% par le secteur privé contre 13% par le secteur public. Au niveau secondaire (collège et lycée) ce rapport s’établit à 89% pour le privé contre 11% pour le public. La disproportion éloquente entre ces chiffres se passe de tout commentaire.

Au lieu d’y investir pour qualifier l’enseignement primaire, secondaire, professionnel et supérieur, l’État guinéen laisse le secteur de l’Éducation aux privés sans non plus réguler suffisamment le fonctionnement des écoles privées. Dans l’arrière-plan de ce désengagement de l’État se profile un système pervers, dans la mesure où entre les promoteurs des écoles privées et les hauts cadres de l’État, il existe une sorte d’entente tacite qui vise à tirer profit au maximum de la situation. En effet, au lieu d’investir en vue de développer l’Université publique, par exemple, l’État oriente les jeunes bacheliers dans des Universités privées en payant leur scolarité. Parallèlement cette rente financière profite conjointement aux promoteurs du secteur privé et aux hauts cadres de l’État s’ils n’en sont pas eux-mêmes les vrais promoteurs. L’État guinéen est-il tout simplement indifférent ou acteur du jeu ? Dans tous les cas, quelle que soit la réponse à cette question, la passivité des autorités face à cette situation laisse supposer l’institutionnalisation d’une répartition de la manne financière entre les hauts cadres de l’État et les promoteurs des Écoles privées aux dépens des citoyens. Or pour une meilleure gestion du flux de plus en plus nombreux de nouveaux bacheliers, l’État devrait construire des lycées professionnels dans les communes de Conakry et dans toutes les grandes villes. Cette formation au BTS aurait contribué à diminuer considérablement le nombre d’étudiants candidats aux études universitaires. En plus de ces lycées techniques, l’Éducation nationale pourrait développer aussi d’autres écoles professionnelles. Parallèlement à ce projet d’éducation professionnelle, s’ouvrirait à la Guinée la possibilité d’assurer la promotion de l’enseignement supérieur en y investissant en vue d’assurer une formation plus performante pour un effectif et un flux d’étudiants plus maîtrisés.

La situation que je viens de décrire précédemment s’avère plus complexe encore si l’on en juge par la présence sur le terrain d’un autre acteur qui s’invite dans le secteur éducatif guinéen. En effet, pendant que modèle anglo-saxon et modèle pédagogique importé de la France se disputent l’orientation éducative des systèmes d’enseignement en Guinée, une troisième force (le système islamique) tente d’occuper l’espace culturel du pays.

L’imaginaire collectif structure de manière non consciente une série de dispositifs contraignants dont, entre autres, l’ascension sociale et les questions religieuses. Alors qu’en Guinée on pratiquait un Islam très ancré dans les cultures  peule et mandingue, aujourd’hui l’islamisation prend  une proportion inquiétante au regard de la propagation vertigineuse de ce phénomène d’endoctrinement. Depuis quelques décennies, des femmes tout de noir vêtues et des hommes aux longues barbes diffusent à longueur de journée un enseignement dogmatique basé sur l’orthodoxie à l’adresse d’une population en grande partie analphabète. Qu’il s’agisse de l’amplification de ce phénomène d’islamisation ou des réformes scolaires et universitaires, cette situation invite à se poser la question suivante : y aurait-il quelques cadres soucieux de l’avenir du pays qui réfléchissent sur les voies et moyens pour canaliser cette culture éducative qui déplace les représentations culturelles guinéennes ? Sûrement que non parce que la Guinée ne dispose pas d’une élite pour bâtir des projets de société pour l’avenir mais d’une bourgeoise administrative engluée dans la corruption et hostile à toute culture démocratique.

Pour maîtriser l’avenir et l’assujettir aux impératifs d’un projet de société, il faut faire émerger "la vérité (encore) cachée " en vue de montrer que le développement n’est rien d’autre que le mythe de la croyance en l’avenir dont la réussite se situe au bout de l’effort. En formulant autrement la question que je soulève ici, on peut dire que pour s’enraciner en Guinée, le développement doit s’adapter au milieu, à ses spécificités et aux impératifs qui s’imposent. Ainsi, tout en préservant l’essence de sa culture, le peuple guinéen doit imaginer des modalités nouvelles d’arrimage de la culture endogène à la culture exogène. Dans cette relation dialectique entre tradition et modernité, la place d’une élite pensante est indispensable car tout processus actif de développement ne saurait être possible sans un regard critique sur son passé et son présent. 

Par expérience, je voudrais évoquer ici une situation des plus paradoxales mais riche en enseignements : alors que la Guinée est un pays francophone et ancienne colonie française, elle est quasiment méconnue en France. Ainsi, dès qu’on prononce le nom Guinée, la première question qui est posée est la suivante : Guinée Bissau ou Guinée Équatoriale ? Or aucun de ces deux pays n’est francophone. On peut inférer que la Guinée n’est pas connue parce que personne n’a rien fait pour qu’elle le soit ; sauf qu’elle ne fait parler d’elle que pour la violence qui a jalonné son histoire politique depuis la période de l’indépendance en 1958 jusqu’à aujourd’hui. Par ailleurs, la Guinée sera connue dans le bons sens du terme le jour où sa culture dans son sens le plus large fera son entrée en Europe et partout ailleurs dans le monde. Par exemple, alors qu’en période de mangues, les fruits pourrissent dans les plantations à Kindia, alors que nous produisons l’ananas de la meilleure qualité, que la Guinée produit des avocats, des oranges, etc. de qualité, rien de tout cela ne se retrouve dans les rayons des supermarchés en Europe ou ailleurs. Dans ces conditions comment peut-elle se faire connaître ? On sait en outre que jusque dans les années 60, la Guinée était le premier producteur de bananes au monde et que la RTG (Boulbinet) qui s’appelait jadis Radio banane avait été créée pour informer les planteurs de l’arrivée et des départs des bateaux. 

La création culturelle ne peut naître et se consolider que s’il y a dans le peuple une culture profonde, une communion de style. Le développement en tant qu’appareil de production de bien-être passe par l’école, la maîtrise de la science et de la technique. Seul le développement graduel des capacités scientifiques et techniques adapté à l’effort de recherche de solutions adaptées à nos besoins et à nos problèmes va modifier les structures des collectivités traditionnelles, les institutions dont le fonctionnement est routinier, les mécanismes qui soutiennent les activités sociales et économiques et l’acquisition et le partage des connaissances dans une mise en œuvre dialectique entre tradition et modernité.

Comme on le sait, la nature a gâté la Guinée dans tous les sens mais pour transformer cette richesse naturelle en bien-être, le pays a besoin de bâtisseurs, de penseurs, de patriotes tout court. Or il s’agit là d’une denrée qui manque cruellement au pays. On peut affirmer avec certitude et grande conviction qu’un pays ne se gère pas dans la routine. Pour se développer, un minimum de rationalité est indispensable. Or, au regard de cette situation, force est de  constater que c’est la course effrénée à l’argent, sans aucune considération morale, qui constitue malheureusement la principale préoccupation des gouvernants plutôt que l’amélioration des biens et des services pour le grand bonheur des citoyens. Engluée dans une médiocrité routinière, la Guinée se gère mal dans le présent et à plus forte raison comment pourrait se fonder l’espoir d’une projection sur le long terme ?

Pour penser l’avenir et bousculer les mauvaises habitudes qui sont devenues un phénomène sociologique, le système éducatif guinéen doit mettre en œuvre un projet pédagogique qui s’appuie sur trois facteurs :

  La nature des objectifs cognitifs (savoirs) qui englobe : les aspects affectifs (savoir-faire) et le comportement (savoir-être). Je fais ici référence à deux aspects qui doivent aller de pair : les compétences professionnelles et les qualités morales ou intégrité qui se déclinent de la manière suivante :

  Le contenu centré sur la dialectique culture spécifique/culture générale

  La nature des processus d’apprentissage qui allient niveau intellectuel et qualification professionnelle.

C’est autour de ce modèle multidimensionnel que doit se bâtir la véritable éducation intellectuelle et morale des Guinéens, celle qui aura pour mission de concevoir et de mettre sur pied un projet de société viable en Guinée. Comme on le voit, la dimension culturelle de l’éducation a pour mission essentielle la transformation en profondeur de la société guinéenne. Cette transformation doit porter sur les contenus scientifiques et civiques des enseignements, la modélisation des rouages administratifs et la promotion de nouvelles habitudes professionnelles et civiques.

Ainsi, le développement des ressources humaines au moyen d’un enseignement de qualité et d’une éducation morale à plusieurs niveaux destinée à former des ingénieurs, des promoteurs, des techniciens, des administrateurs, doit-il imprimer des transformations sociales en vue d’assurer le bien-être pour tous les Guinéens. En somme, il s’agit de former une élite qui réfléchit pour bâtir un projet d’avenir (planification). J’ai la ferme conviction que c’est dans l’émergence d’éléments de culture novatrice qu’il est possible de parler de dynamique culturelle, laquelle donne sens à la créativité culturelle qui consiste à donner plus de sens et plus de qualité aux relations de la Guinée et des Guinéens au monde. 

Avant de clore ce chapitre de ma réflexion, il n’est peut-être pas inintéressant de préciser qu’en dépit de son système éducatif réputé draconien, le Japon a réussi un développement fulgurant dans la période de l’après seconde guerre mondiale  grâce à la performance du projet d’éducation qu’il a mis en œuvre. C'est en intégrant dans son projet éducatif les traditions culturelles anciennes et en faisant de celles-ci le socle mais aussi l’aiguillon dans la maîtrise de la science et de la technique qu’il s’est hissé au rang des première puissances économiques mondiales. Ces valeurs se structurent autour de : l’esprit d’entreprise, le culte de la productivité, le perfectionnement et l’amour du bien fait, et l’esprit de compétition et de dépassement jusqu’au sacrifice de soi.

Ce sont ces valeurs traditionnelles recyclées et mises en œuvre dans la pratique quotidienne qui expliquent la performance de Sony, Toyota, Mitsubishi, que sais-je encore ?

Après avoir esquissé la place de la culture acquise dans le cadre d’un projet éducatif pour assurer le développement de la Guinée, je voudrais maintenant aborder le second volet de mon exposé : 

3.2. L’ancrage de la culture dans l‘industrie touristique comme moteur de développement de la Guinée 

En abordant la question de la culture dans son rapport et sa place dans le développement de l’industrie touristique en Guinée, il s’avère important, me semble-t-il, d’insister sur le fait que ma réflexion se déploie en termes de préservation, de mise en valeur et enfin de gestion du patrimoine touristique.

Dans ce cas, la promotion de ce patrimoine en appui au projet de développement intégral de notre pays s’impose comme une nécessité. 

Tout au long de mon argumentaire, je défendrai l’idée que la Guinée, à l’image de toute société, possède tous les atouts pour impulser un développement endogène. En effet, outre l’argumentation de la capacité de production et la croissance économique, l’objectif principal est l’efficacité dans la préservation et la valorisation de notre patrimoine géographique, historique et culturel. Ce développement est axé sur la production et la reproduction efficace de ce patrimoine. C’est ainsi qu’on garantit la continuité en transmettant aux nouvelles générations les acquis culturels et sociaux du passé et du présent. En effet, il n’est guère besoin d’insister sur le fait que les valeurs culturelles représentent l’image fondamentale de la vitalité de notre pays. Elles permettent d’interpréter le passé qui donne plus de sens au présent, d’organiser le présent pour se projeter dans l’avenir et enfin de préserver l’avenir.

Tous les Guinéens qui s’identifient à ces valeurs ont dans leur propre présence ou dans leur rationalité de quoi trouver des stratégies pour valoriser leur savoir, s’adapter à l’environnement, subvenir à leurs besoins matériels et se construire une culture qui fait la fierté nationale.

Cette conception de la culture dépasse largement sa simple expression plastique sous la forme de l’art, de la danse, du sport, du patrimoine historique et du théâtre. Elle englobe toutes les réponses sociales psychologiques aux exigences de la vie et du plaisir personnel.

Les modèles culturels d’une société sont constitués d’éléments sociaux qui agissent les uns sur les autres dans une sorte d’interdépendance totale. Ainsi, l’identité culturelle de la Guinée assure-t-elle la force et la vitalité de notre nation dans son unité et dans sa diversité. Dans notre pays, on trouve de paysages somptueux, des plages de sables fins, des cascades, des paysages merveilleux, des vestiges historiques, des gens aimables qui vouent un respect absolu à l’hôte. Il s’agit là on ne peut plus de conditions favorables au développement du tourisme. Savez-vous que dans la constitution de l’État du Fouta Jalon fondé en 1725 il est écrit : " tout étranger qui arrive au Fouta est un hôte qui ne doit en aucun cas souffrir de soif et de faim jusqu’à ce qu’il sorte du territoire". Notre pays, qui abrite un peuple issu de deux grandes civilisations, peule et mandingue, incarne des valeurs importantes. Évidemment, malgré ce don de la nature qui a été des plus généreuses par notre pays, il n’y a pas de tourisme en Guinée. Or des pays comme le Mali, le Sénégal, le Bénin, constituent une référence bien connue parce que le développement du tourisme mis en œuvre dans ces pays a favorisé la médiatisation de leurs cultures.

Développer le secteur du tourisme en Guinée nécessite donc la mise en place d’un projet intégré de l’industrie touristique à travers l’aménagement et la valorisation du patrimoine naturel (sites), cultuel (artisanat, art culinaire, folklore, etc.), des vestiges historiques. À cela s’ajoute la conception de publicités (flux, photo, création d’images), la création des offices de tourisme, la construction des hôtels, des restaurants, des centres de loisirs et enfin la mise en place des techniques de gestions.

L’objectif fondamental du développement consiste à améliorer perpétuellement le bien-être matériel et moral ; l’industrie touristique offre un débouché idéal pour un ensemble de secteurs comme l’artisanat, l’art culinaire par exemple. Mais pour que les projets touristiques offrent des services aux individus et participent à la valorisation du patrimoine culturel de la Guinée, il faut avant tout des ressources  humaines qualifiées couvrant tous les domaines allant de la conception de projets par des spécialistes en planification aux personnels hôteliers et de de la restauration, des agences de tourismes, des animateurs culturels et des guides. En d’autres termes, tout projet de développement qui vise l’amélioration de la vie pose des questions  d’organisation du travail, de la formation professionnelle, et de la maîtrise de la technique.

Comme on le voit, la mise en valeur et la gestion de notre patrimoine culturel nous ramène à la question des ressources humaines et donc à l’école ou plus exactement au projet éducatif. Il en résulte, pour que la Guinée s’approprie les espaces de son patrimoine culturel, celui de son passé, des espaces géographiques, de son artisanat, les actualise, les modernise et enfin les gère, il faut des professionnels qualifiés dans le domaine de l’industrie touristique.

Cette question doit donc être comprise dans le sens de maîtriser, piloter et enfin réaliser des projets dans le secteur du tourisme. La capacité de gérer est le produit d’une culture qu’on acquiert à l’école. Elle se décline en termes d’acquisition de connaissances théoriques et pratiques, de savoir-faire (aptitudes professionnelles), et enfin de savoir-être (qualités morales). D’où la complexité de la situation qui nécessite la mobilisation et la mise en œuvre coordonnée et efficiente des ressources humaines, matérielles et financières. En d’autres termes, la mise en œuvre du projet social que l’on désire pour l’épanouissement humain en Guinée nécessite des moyens pour le réaliser, des compétences professionnelles et une éthique. Le rôle du spécialiste et plus largement des ressources humaines s’impose pour l’avant-projet (gestion, maintien et développement du tourisme). Si tout ce qui vient d’être dit est essentiel, il est tout aussi indispensable d’entretenir la paix sociale en Guinée si l’on veut développer l’industrie touristique. Or depuis son indépendance en 1958, la Guinée ne renvoie à la face du monde que l’image d’un pays de violence et de barbarie.

3.3.La médiation culturelle outil de régulation du jeu démocratique

Je vais maintenant amorcer le dernier volet de mon exposé avant de clore mon réflexion sur les questions de développement en contexte guinéen. Certes la promotion d’un développement endogène et intégral doit s’imposer comme une nécessité en Guinée ; mais le développement, qui n’a de sens que dans sa globalité, doit embrasser toutes les sphères de la vie sociale. Or qu’un projet de développement soit sectoriel ou global, il nécessite des financements. C’est à ce niveau de ma réflexion qu’émerge une question de taille : celle de la culture politique, démocratique, de la tolérance, bref de vivre ensemble.

Cette question est d’autant plus épineuse que la Guinée est habituée à la culture de la violence ; sa mémoire, son histoire, ses projets de société ont été quasiment dominés par ce passé historique non assumé. Mais pour se projeter dans l’avenir sur tous les plans, il faut avant tout se replonger dans son histoire, ce qui signifie que la Guinée ne saurait se développer en ignorant son passé. Or l’histoire politique guinéenne a été tellement tumultueuse que tout se passe comme si elle était devenue un tabou et donc il ne fallait surtout pas en parler. Ce trou de mémoire et l’attitude des Guinéens face à leur histoire montrent que le passé politique de la Guinée est tout simplement un repoussoir ou plus exactement une "situation maudite" qui impose un silence coupable. En plus de cette situation rendue difficile à cause de son caractère dramatique, aucun débat constructif ne semble s’établir entre opposants farouches aux régimes politiques totalitaires qui se sont imposés dans la violence, et passionnés irréductibles de la période révolutionnaire qui a pourtant légué aux Guinéens un lourd fardeau à assumer.

Or le concept fondateur de notre réflexion implique une médiation intégrative qui met en avant les savoirs partagés ou les valeurs communes qui rassemblent. Ces lieux communs, autour desquels se construit le consensus, doivent nous conférer la capacité de réflexion critique sur les pratiques dans le passé et le présent sur l’interdépendance des différentes composantes sociales, c’est-à-dire la cohabitation harmonieuse des cultures tout en œuvrant pour l’unité nationale, la diversité des régions et leurs cultures singulières. C’est à ce niveau de ma réflexion que le rapport entre la culture et le développement acquiert une dimension politique. Ainsi, la démocratie en tant que forme partage du pouvoir et culture vivante irrigue-t-elle tout le tissu social de nouvelles valeurs consensuelles susceptibles de secouer les querelles de "chapelle ethnique". En tant que ferment de conscientisation, la culture est, me semble-t-il, l’outil le plus adapté pour faciliter la négociation entre les forces en présence. Elle incarne une force capable d’entraîner le consensus dans la prise des décisions, d’instaurer la discipline et le respect des libertés individuelles ainsi que collectives dans les relations entre l’État et les citoyens. 

Agissant en contre-pouvoir, la culture est perçue comme une arme qui peut être mise au service des finalités émancipatrices et égalitaires plus légitimes. Elle représente la seule arme capable de libérer l’Homme de l’emprise ethnique, religieuse, matérielle, enfin de la médiocrité car elle est apte à libérer l’esprit humain en l’ouvrant davantage par rapport aux autres. Dans ce cas, la culture a pour fonction l’apaisement dans les conflits. Pour que la culture se donne les moyens d’imposer directement la conduite de développement en Guinée et que le développement en retour accorde à la culture une place centrale, ou un rôle de régulation continue, on doit se demander comment faire pour que les Guinéens affichent leur autonomie face à l’ethnie, à la religion, à la gestion de la chose publique, etc.

Comment agir sur les mentalités pour que le débat public ne se structure pas sur la base  de l’appartenance ethnique ?

Je proposerai ici la notion de médiation sociale qui est une approche rationnelle fondée sur le maintien des liens de sociabilité entre des personnes de cultures différentes résidant dans le même espace géographique ou territoire. La médiation interculturelle est appréhendée comme une technique de démocratisation dans l’apprentissage des règles de coexistence pacifique dans les interactions sociales. Dans le domaine de la gestion des différences, elle accède à un registre normatif censé permettre de mieux vivre ensemble. La négociation est généralement considérée comme une méthode en dehors des influences juridiques dont l’objectif est de permettre aux parties accompagnées dans leur réflexion  par un médiateur de trouver la solution la plus satisfaisante pour elles. C’est à ce niveau que les cultures traditionnelles peuvent faire leur entrée dans le débat politique par l’aptitude de pouvoir créer les conditions favorables à une communication sociale apaisée en Guinée entre les différentes composantes de toutes les cultures régionales, surtout en période électorale, marquées généralement par des tensions sociales exacerbées.

Je pense avec beaucoup de certitude, qu’en tant que régulateur de la vie sociale, le griot, qui est investi de missions considérables, exerce, de fait, uneinfluence certaine sur les mœurs politiques et sociales en Guinée. La caste des griots est, en effet, nantie du pouvoir incontestable de la parole, de la communication à l’échelle communautaire et sociale. En affranchissant les hommes de toute passion sauvage, le griot, qui incarne sans doute, l’image d’un orateur modérateur des passions humaines participe de l’union et de la concorde. Il nous enseigne ainsi que même les ennemis les plus irréductibles peuvent trouver un terrain d’entente dans le respect mutuel. En conjecturant l’avenir, le griot façonne le versant lumineux et unanimiste de la conscience sociale ; ainsi s’emploie-t-il à transcender les intérêts particuliers pour réaffirmer des valeurs consensuelles sur lesquelles s’accorde toute la communauté sociale. Il en résulte que le griot exerce des fonctions sociales méritoires importantes de médiation sociale et de préservation de la concorde et du consensus.

Toutes ces considérations m’amènent à soutenir l’idée qu’il est tout à fait possible et même souhaitable d’investir la caste des griots dans la mission d’arbitrage et de conciliation autonome et conventionnelle dans les périodes de cirses politiques cycliques en Guinée. Cette justice particulière dont le griot se fait l’apôtre consiste à distribuer des honneurs ou autres biens aux membres de la communauté conformément à leur mérite. La négociation en vue de trouver un accord, qu’on appelle "palabre", est un genre rhétorique de débat en Afrique. Il s’agit en outre d’un tribunal public dont la fonction sociale est de régler tous les problèmes qui affectent la concorde au sein de la communauté.

La palabre apparaît alors comme un modèle de discussion qui permet la rencontre active avec l’autre sans éviter le face à face. La palabre traditionnelle est de deux types : la palabre irénique (hors conflit) qui se rapporte aux discours de circonstance comme ceux qu’on prononce lors des baptêmes, des mariages, des décès, des circoncisions, etc. et la palabre agnostique qui met en œuvre une délibération dans le cadre d’un conflit. Le principe premier de la négociation, qui s’inscrit parfois dans les rapports de force,  consiste à faire passer habilement les idées en fondant l’intérêt commun aux deux parties. Un autre principe de négociation dénommé "sans-perdant, gagnant-gagnant ou négociation contributive" nourrit l’ambition de la recherche d’un accord dans le respect des valeurs communes. C’est cette dernière qui m’intéresse ici parce qu’elle se rapporte à la loi.  Étant donné qu’en Afrique la palabre doit aboutir à la paix, et qu’après la sentence et la sanction on renoue les liens, les parties en conflit se soumettent à la procédure avant même de prendre la parole pour que le débat atteigne son but : aboutir à la paix. 

Dans la mesure où on définit généralement la palabre comme un mouvement qui arrête la violence après une discussion vive, il me semble tout à fait logique de considérer qu’en Guinée, la palabre offre un cadre de débat politique approprié en vue de rétablir l’équilibre social dans des rapports à autrui.  Selon cette optique, dans la palabre, on exorcise le dissensus pour promouvoir l’unité du peuple. C’est dans l'esprit de cette pratique délibérative ou ce modèle de discussion, sans éviter le face à face, et en vue d’entretenir le dialogue que je propose de remettre au goût du jour cette pratique traditionnelle qui amène les parties en conflit vers le consensus.

En définitive, même si la notion de culture est plastique, elle se décline dans l’affirmation d’identité, l’invention et la créativité, la confrontation du passé au présent et au futur. Elle est à la fois l’expression des individus et de la collectivité. Ce qui m’amène à observer en définitive qu’aussi longtemps qu’on continuera à entretenir le silence sur les violences qui ont marqué son histoire politique, la Guinée ne connaîtra jamais le développement dans le vrai sens du terme. Il reviendra donc à la jeunesse guinéenne de prendre ses responsabilités et d’assumer ce trou de mémoire sans passion ethnique.

Alpha OUSMANE BARRY
Professeur des Universités
Fondateur du Réseau Discours d'Afrique
Université de Bordeaux Montaigne
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1 comment

  • Comment Link diallo Tuesday, 17 February 2015 16:39 posted by diallo

    Je suis entièrement d'accord avec l'analyse du professeur. ll définit les problèmes majeurs qui touchent la Guinée et propose des solutions adéquates.
    La Guinée a besoin des intellectuels de cette dimension pour la faire sortir de sa misère endémique.

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