Le post-colonialisme : définitions et enjeux

NDLR : Le 5 juillet 2014 à Bruxelles, le Collectif mémoire coloniale et lutte contre les discriminations a organisé une conférence-formation dont l'un des thèmes était : L'Afrique est-elle vraiment rentrée dans le post-colonialisme ? Il a été développé par Kalvin SOIRESSE NJALL et une partie de son exposé  est reprise ci-dessous :

 

Définitions

 

1. Sur le plan de la pensée

"Il faut apprendre au nègre à trouver de la beauté en lui " Marcus GARVEY

Le post-colonialisme est d'abord un courant de pensée dont les principaux fondements sont développés dans des ouvrages références comme ceux de Frantz FANON, Peaux noires, Masques blancs (1952, Maspéro) et Les damnés de la terre (1961, Maspéro). À Frantz FANON, il faut ajouter deux intellectuels qui ont décodé le discours colonial : Edward SAÏD et Albert MEMMI.

La pensée postcoloniale s'attaque aux modes de perception et aux représentations dont les colonisés ont été l'objet. Cette pensée travaille sur des ressorts importants. L'une des plus grandes questions traitées est celle de l'identité. Les œuvres qualifiées de postcoloniales s'intéressent souvent au problème d'identité.

Le colonialisme a établi dans les pays colonisés un système de valeurs fondé sur des idées européennes qui consacre la supposée supériorité du monde occidental. La pensée postcoloniale prône qu'après l'indépendance des pays colonisés, il faut un abandon par les populations libérées de ce système de valeurs par lequel ils s'étaient toujours définis comme étant inférieurs. Pour pouvoir réaffirmer leurs origines et reconstruire une nouvelle identité, les mouvements et les leaders qui ont lutté pour une vraie indépendance ont souvent eu recours à des idées nationalistes et panafricaines. Exemples : la Convention People's Party (CPP) de KWAME NKRUMAH, le Front de Libération Nationale en Algérie, le Mouvement National Congolais (MNC) de Patrice LUMUMBA au Congo, l'Union des Populations du Cameroun (UPC) de Ruben UM NYOBÈ. )

2. Sur le plan géopolitique

Tout d'abord, il est important de préciser qu'il ne faut pas confondre le post-colonialisme avec la décolonisation qui est un processus de lutte et d'émancipation des populations colonisées sur les puissances colonisatrices qui a débuté dès la fin de la deuxième guerre mondiale pour s'achever officiellement dans les années 1960 pour la plupart des pays africains d'aujourd'hui.

Le post-colonialisme recouvre deux sens différents selon la manière dont on conçoit les rapports de force géopolitique dans le monde :

- Le premier sens est celui que donnent ceux qui accusent l'Afrique de ne pas savoir prendre en mains leur destin après plus de 50 ans d'indépendance. Pour eux, le post-colonialisme signifie tout simplement l'après-colonialisme, le départ des métropoles colonisatrice et la prise en main des territoires colonisés par les populations colonisées.

- Le deuxième sens est beaucoup plus récent en ce qui concerne la théorisation au niveau des sciences politiques. Il vient de ceux qui critiquent les tenants du premier sens du mot et souhaitent le déconstruire. En effet, cette deuxième signification du post-colonialisme date du début des années 90 et fait suite à la chute des régimes socialistes, au triomphe de l'économie de marché néo-libérale et à l'effritement du peu d'unité que le Tiers-Monde était parvenu à mettre en place (Conférence des Non-Alignés, Groupe des 77,...). Le post-colonialisme serait donc avant tout le produit du "nouvel ordre mondial" ; il ne se réduit donc pas à une après-colonisation.

C'est le Professeur MAHDI ELMANDJRA[1]

qui utilise pour la première fois le terme "post­colonialisme" en septembre 1990, après le déploiement des troupes américaines en Arabie Saoudite : il rédige, à l'époque, un article intitulé " La Crise du Golfe, prélude à l'affrontement Nord-Sud. Les débuts du post-colonialisme."[2]

ELMANDJRA définit le post-colonialisme comme "le produit d'une fausse décolonisation dont les populations du Sud sont aujourd'hui pleinement conscientes, d'une part, et de la peur du Nord qui craint les transformations radicales qu'une telle prise de conscience ne manquera pas d'apporter, d'autre part. La peur de la 'déstabilisation' explique le renforcement de l'alliance naturelle entre les faux décolonisés et les faux décolonisateurs, et justifie des actions 'préventives 'à visage découvert."[3]

Il est donc important de comprendre et de déconstruire le sens des mots tels qu'ils ont été établis.

En réalité, le Professeur ELMANDJRA donnait cette signification au post-colonialisme dans le contexte de l'envahissement des territoires arabes par les États-Unis au début des années 90. Lorsque l'on transpose cette signification dans un contexte africain, on se rend compte que cette situation d'envahissement a été entamée dès la proclamation des indépendances et préparée bien à l'avance pour remplacer le système colonial. Cependant, cet envahissement s'est fait de manière plus subtile que l'envahissement américain en raison des enjeux sur le continent.

Les enjeux : l'absence de souveraineté des États africains

Un État qui est dans l'après-colonialisme est normalement un État indépendant. Un État indépendant est un État souverain, qui n'a de compte à rendre à aucune autre puissance. Pour pouvoir comprendre les enjeux, il faut se référer aux attributs que doit avoir un État indépendant :

§ Les institutions d'une nation (l'exécutif et le législatif) désignés librement par la population qu'il doit administrer.

§ La sécurité et la défense du territoire assurées par la police et l'armée.

§ L'émission et la frappe de la monnaie.

§ La représentation diplomatique à l'étranger.

Sur la base d'exemples historiques concrets, nous allons démontrer que l'Afrique ou les pays africains ne sont pas rentrés dans 1'après-colonialisme mais plutôt dans le post-colonialisme comme produit d'une fausse décolonisation tel que défini par le Professeur ELMANDJRA. Et le produit de cette fausse décolonisation a un nom : le néocolonialisme.

De nouveaux rapports se sont progressivement mis en place avec l'ex-colonisateur dans le cadre de la coopération, qui a servi de cadre pour créer le néocolonialisme avec le concours conscient ou inconscient des cadres et des décideurs des anciennes colonies. Le néocolonialisme permettait à la métropole de garder ses marchés, sa présence culturelle et parfois sa présence militaire à des frais très minimes.

Nous avons dans la séance de formation précédente expliqué comment le Cameroun avait servi de laboratoire à la mise en place de ce système néocolonial.

Attention : dans ce système néocolonial, il y a, comme le rappelle le Professeur ELMANDJRA, "les faux décolonisateurs" et les "faux décolonisés" qui sont alliés des deux côtés de l'atlantique !

Si jusqu'aux années 1990, les interventions des faux décolonisateurs vont se faire de façon très visible dans les pays africains, après les années 1990, ils vont mettre en place des systèmes permettant de rendre ces interventions plus subtiles.

Le libre choix des dirigeants par les peuples

Un exemple très connu en Belgique en termes d'histoire contemporaine est celui de la mise au pouvoir de MOBUTU à la place de Patrice LUMUMBA éliminé physiquement avec la complicité des grandes puissances (USA, France, Belgique, G-B). (…)

L'émission ou la frappe de la monnaie : l'exemple parlant du Franc CFA[4]

Qu'est-ce que le Franc CFA ?

À l'origine, le FCFA veut dire Franc des Colonies Françaises d'Afrique. Avec l'évolution historique, elle est devenue Franc de la Communauté Française d'Afrique puis Franc des Communautés Financières d'Afrique.

Il est à noter que de tous les systèmes monétaires issus de la colonisation, il est le seul à avoir résisté. Mais la question que l'on doit se poser dans la droite ligne de notre fil rouge est celle de savoir si le franc CFA est resté une monnaie coloniale ou si elle est sortie du colonialisme.

Où sont fabriqués les billets et pièces de monnaie ?

Les pièces de monnaie et les billets de banque sont fabriqués en France ; les premières dans l'usine de Pessac en Gironde et les deuxièmes dans le Puy de Dôme, (papeterie de Vic-le-Comte, imprimerie et centre de recherche à Chamalières).

Qui détient réellement le pouvoir sur cette monnaie ?

-

Chaque banque centrale de la zone franc possède un compte d'opérations au Trésor public français et doit y déposer une partie de ses réserves de monnaie. Depuis 2005, 50% des réserves de change doivent être stockées sur le compte d'opérations en France (jusqu'en 2005 ce pourcentage était de 65). Il y a donc actuellement environ 8000 milliards de francs CFA venant de la BCEAO et de la BEAC stockés au Trésor public, soit plus de 12 milliards d'euros. C'est autant d'argent qui est amputé du budget des États de la zone franc.

- Hier lié au franc français, le franc CFA est aujourd'hui arrimé à l'euro, c'est-à-dire que la valeur du franc CFA sur les marchés mondiaux dépend de celle de l'euro. Autrement dit, les pays africains de la zone franc n'ont pas le contrôle de leur politique de change et subissent les fluctuations du cours de la monnaie unique européenne.

- Dans le Conseil d'administration de la BCEAO (Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest), on trouve 16 membres dont deux Français qui ont leur mot à dire et peuvent à tout moment bloquer des initiatives venant des Africains alors qu'ils ne sont pas eux-mêmes concernés par cette monnaie !

Il est donc clair que c'est la France qui détient le pouvoir sur cette monnaie.

Qu'arrive-t-il aux dirigeants qui s'opposent à cette monnaie ?

-

Au Togo, ancienne colonie allemande membre de la zone franc depuis 1949, des voix s'élèvent également contre le franc CFA en la personne du président Sylvanus OLYMPIO. La sortie de la zone est prévue pour 1963 mais Sylvanus OLYMPIO est assassiné par des soldats diligentés par la France juste avant que l'indépendance monétaire du pays ne soit acquise.

- En 1958, la Guinée refuse cet assujettissement monétaire et sort de la zone franc dans un coup d'éclat. Le Président SÉKOU TOURÉ veut une réelle indépendance politique et économique pour la Guinée, et pour ce faire, crée le franc guinéen et quitte la zone en 1960. (…)

Kalvin SOIRESSE NJALL



[1]

Économiste, sociologue, Professeur à Rabat : www.elmandjra.org

[2]

Revue Futuribles, septembre 1990.

[3]

L'Opinion, 02/10/94.

[4]- ONG Survie, "Le franc CFA, un outil de contrôle politique et économique sur les pays africains de la zone franc ", http://survie.org/francafrique/colonialisme/article/le-franc-cfa-un-outil-de-controle . Consulté le 3 juillet 2014.
- P.Y. SÉRAPHIN, " Le franc CFA, une monnaie coloniale qui retarde l'Afrique ",
http://www.legrandsoir.info/Le-franc-CFA-une-monnaie-coloniale-qui-retarde-l-Afrique.htmlConsulté le 3 juillet 2014.

Lu 20568 fois
Super User

Nunc dictum rutrum accumsan. Maecenas tempor pellentesque dolor, ut vehicula justo luctus a. Nullam neque nulla, rutrum ac volutpat in, dapibus quis justo. Integer semper faucibus neque, eget rhoncus diam interdum ut. Nulla id ante mauris. Sed eleifend ante eget diam gravida ultrices. Pellentesque sollicitudin nisl vel massa lacinia at dictum quam accumsan.

Laisser un commentaire

Assurez-vous que vous entrez les informations obligatoires (*) l'endroit indique. Code HTML n'est pas autorise.

Bonne Visite

 

L'Africain

Rue L. Bernus 7

6000 Charleroi

+32 71 313 186

This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

NEWSLETTER

Bonjour, Veuillez entrer vos données pour vous inscrire à la newsletter.
captcha 
Merci pour votre inscription.