David VAN REYBROUCK : Congo, Une histoire .  

Publié chez Arles, Actes Sud, 2012. 712 pages. Traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle ROSSELIN. Titre original : Congo. Een geschiedenis. Ouvrage publié avec le concours du Fonds flamand des Lettres (Vlaams Fonds voor de Letteren, www.flemishliterature.be).

Un proverbe africain dit : "Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur." Le livre "Congo, une histoire" en serait-il une illustration ? Monsieur VAN REYBROUCK esquive bien l’attaque : son livre a pour titre : "Congo, une histoire" et non "L’histoire du Congo". La nuance établie, l’auteur peut se permettre plus de liberté qu’il ne le ferait s’il s’agissait d’un manuel scolaire.

Libre au lecteur de décoder le texte en fonction de sa grille de lecture. Je vais donc essayer, ici, de partager mon ressenti, sans aucune prétention de m’appliquer à la critique littéraire. La démarche méthodologique de l’auteur m’a séduit dans sa phase exploratoire : bibliographie abondante et variée, témoignages recueillis jusque dans les zones où sévissent les rebelles, voyage en Chine pour se rendre compte des conditions de vie de ces Congolais qui sont allés "casser la pierre" au pays  du milieu… Le résultat est donc ce livre de 700 pages, écrit en néerlandais et traduit en français par Isabelle ROSSELIN. Il est publié par Actes SUD.

L’auteur nous replonge dans le Congo de Léopold II, époque où des aventuriers venus de l’Europe prenaient les Noirs pour des bêtes de somme ; il rappelle le Congo-Belge, avec ses colons bâtisseurs et ses missionnaires évangélisateurs. Le lecteur en apprend sur la lutte contre l’esclavage, l’exploitation des ressources naturelles, la participation des Congolais à la guerre mondiale, la provenance de l’uranium avec lequel les Américains ont fabriqué la bombe qui a fait le malheur des Japonais. L’auteur se laisse conter l’émancipation, l’indépendance, le désenchantement, l’avènement d’un MOBUTU soutenu par les Occidentaux, l’assassinat d’un LUMUMBA accusé d’être procommuniste. La liste des thèmes s’allonge, avec des sujets comme la conférence nationale souveraine, la chute de MOBUTU, l’arrivée des KABILA, les élections, les Chinois …

Le lecteur avisé se réjouit de voir l’auteur confirmer ce que la cécité et/ou la mauvaise foi de certains journalistes empêchent de reconnaître. À savoir : l’histoire du Congo est une pièce de théâtre dont les auteurs, les souffleurs et même les acteurs ne sont pas toujours tous au Congo. Déjà à l’indépendance, affirme l’auteur, derrière chaque politicien congolais il y avait un conseiller belge. MOBUTU fut l’homme de la CIA, ses successeurs subissent eux aussi des pressions de toutes sortes, de la part de l’Occident, de la Chine, de multinationales. Les Congolais souffrent d’être sur une terre convoitée pour ses richesses.  

Au-delà du plaisir que procure la lecture de ce livre, certains passages méritent débat. Je me propose d’en relever quelques-uns.

Dans le chapitre sur les crimes des agents de Léopold II, l’auteur décrit la séance au cours de laquelle les mains de ceux qui n’avaient pas récolté suffisamment du caoutchouc sont coupées. Il prend soin de souligner qu’aucun blanc n’était présent ! L’absence du donneur d’ordre, l’innocente-t-elle parce qu’il est absent au moment de l’application des consignes ? Cette manière de voir les choses me rappelle la presse occidentale qui, à propos du génocide rwandais, a beaucoup insisté sur l’usage de la machette ! Sous-entendu : même sans nos kalachnikovs et nos grenades, ils se tueraient quand même ! Une insinuation qui vise la déculpabilisation. 

Lorsque quelqu’un se pointera devant votre maison, un fusil à l’épaule, une machette à la main et qu’avec la machette il fera du mal à votre enfant, vous vous rendrez compte que sa force lui vient plus du fusil que de la machette.

Dans le chapitre en rapport avec la participation des Congolais à la guerre mondiale, l’auteur reprend les paroles d’un ancien combattant qui dit avoir échappé à la mort grâce à la bombe atomique ! L’on pourrait se demander si Monsieur VAN REYBROUCK ne fait pas partie de ceux qui pensent que la bombe atomique a eu le mérite d’avoir permis d’arrêter la guerre ! La vie de ceux qui ont été sauvés, vaut-elle plus que celle de victimes de la bombe atomique ?

Autour de la chute de MOBUTU, l’auteur écrit à la page 461 : "Pour épargner les civils, MAHELE prit contact avec l'AFDL..." Cette manière de voir et de relater les faits est un raccourci étonnant. L’auteur s’arrête aux symptômes plutôt que de voir les causes. Dans le livre L’homme qui répare les femmes, Colette BRAECKMAN écrit : "On devinera que les États-Unis qui savaient depuis deux ans que MOBUTU était atteint d’un cancer, avaient programmé la fin du vieux dictateur, que certains généraux de son armée avaient été payés pour ne pas combattre …" Voici le cadre dans lequel il faut situer la mort d’un général à propos de qui la presse congolaise a d’ailleurs titré : "MAHELE, héros ou traître ?"

À la page 441, l’auteur écrit : "Les Banyarwanda étaient au Kivu ce que les Kasaïens étaient au Shaba…" La comparaison est tout simplement malheureuse : certains des Banyarwanda du Kivu n’ont jamais cessé de se considérer comme des Rwandais, ils cherchent le pouvoir par les armes, ils ont le Rwanda comme base arrière, ils pensent qu’ils font partie d’une race supérieure à préserver. Les Kasaïens, par contre, n’ont jamais eu une autre patrie que le Congo, ils n’ont jamais cherché le pouvoir par les armes, ils n’ont pas un pays susceptible de devenir leur base arrière. Certes les Kasaïens ont toujours été des boucs émissaires sur qui certains hommes politiques drainent la colère de la foule en les présentant comme des envahisseurs, mais ces manipulations politiciennes ne sont pas à comparer aux manœuvres des Banyarwanda qui, eux, prêtent leur visage aux Rwandais, agresseurs du Congo. Aujourd’hui, certains Tutsi du Kivu refusent d’être instrumentalisés. L’un d’entre eux a dit un jour à ses amis : "On aurait pu se battre contre tous les pays du monde mais pas contre le Congo qui nous a accueillis en 1959, qui nous a donné des bourses d’études et nous a permis de gravir les échelons de la vie sociale." Les Kasaïens ne sont pas chassés du Katanga parce qu’ils cherchent le pouvoir. Ils n’ont pas une armée, ils n’ont pas du sang sur les mains. C’est là toute la différence.

On peut lire à la page 470 : "… l’idée se répandit que le Rwanda (…) était en quête de matières premières et d’espace vital et s’était intéressé au Kivu, où vivaient déjà des Tutsi… " Ici l’auteur étonne plus d’un lecteur : il ne s’agissait pas seulement d’une idée mais d’un plan bien étudié. Le Rwanda n’est-il pas aujourd’hui exportateur de minerais qu’on ne trouve pourtant pas dans son sous-sol ? SARKOZY n’a-t-il pas dévoilé devant la presse le plan rêvé par l’Occident d’opérer la balkanisation du Congo ? Non, en réduisant le complot à une simple rumeur, l’auteur nous fait douter de sa neutralité. À l’entrée du FPR au Rwanda, les ambitions furent bien affichées : revenir sur les frontières héritées de la conférence de Berlin.

Le choix des mots est symptomatique : écrire que TSHISEKEDI se serait disqualifié aux élections de 2006, c’est se positionner. Tout le monde sait que la communauté internationale, qui avait rêvé de donner un morceau du Congo au Rwanda, ne pouvait pas réaliser ce plan diabolique avec à la tête du pays un homme réputé nationaliste. En refusant de participer aux élections, TSHISEKEDI n’a pas voulu servir de marchepieds à celui qu’un gros poisson de la politique européenne a appelé "l’avenir du Congo". Trois chefs coutumiers venus défendre l’idée qu’une partie de l’argent prévu pour la reconstruction du Congo devait être géré par eux sont partis de la Belgique avec comme réponse : "Rentrez chez vous, faites tout pour qu’un tel soit élu, nous verrons tout cela plus tard… " TSHISEKEDI était condamné d’avance. N’est-il d’ailleurs pas de la génération d’un LUMUMBA que Monsieur VAN REYBROUCK, dans ce livre, prend soin de descendre de son piédestal ? Fortuit tout cela ? Pas si sûr lorsqu’on sait que les dents de LUMUMBA ont été jetées dans la mer du Nord en Belgique.

À propos des négociations sur le bateau UTENICA, l’auteur écrit : "MOBUTU ne voulait rien céder… " P. 460. Cette affirmation est discutable : sur le bateau, KABILA, qui s’était autoproclamé Président, à la surprise de ceux dont il n’était que le porte-parole, savait très bien qu’un papier d’abdication signé par MOBUTU en sa faveur lui donnerait encore plus de légitimité. C’est donc lui qui ne voulait rien céder et qui n’avait qu’une exigence : "Que MOBUTU abdique et me cède le pouvoir."

L’auteur a écrit quelque part : "une nouvelle sécession couvait au Kasaï …" !  Il n’y a jamais eu la moindre idée d’une nouvelle sécession au Kasaï. Le peuple kasaïen est tellement éparpillé dans le Congo qu’on le considère comme le ciment du pays. Ils ont tellement construit dans les autres provinces qu’ils perdraient si jamais l’unité nationale était remise en question.

"Congo, une histoire", roman historique ou essai ? C’est un roman, l’histoire de la chasse écrite par un chasseur.

 

Pie TSHIBANDA

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