Débat : sécurité contre démocratie

 

La très large majorité des élites congolaises aussi bien en RD Congo qu’à l’étranger est vent debout sur la question de la révision constitutionnelle, en d’autres termes, sur la possibilité pour Joseph KABILA de conserver le pouvoir au-delà de ses deux mandats constitutionnels, le dernier arrivant à échéance en 2016.

D’un côté, il y a les partisans du Chef de l’État qui disent vouloir user de tous les moyens légaux et démocratiques pour conserver le pouvoir. De l’autre, les ténors de toutes les oppositions politiques, religieuses et de la société civile déterminées à faire respecter la constitution telle qu’elle existe à ce jour, c'est-à-dire à contraindre le Chef de l’État de passer la main à la fin de son deuxième mandat.

 

 

 

Comme à notre habitude, nous Congolais, les débats se font dans une atmosphère trop empreinte d’émotion, de sorte que, malheureusement, les thèmes plus essentiels pour le devenir de la RD Congo, tout au moins de l’avis de certains Congolais dont je suis,  restent dans l’ombre ou tout simplement envoyés aux oubliettes. Mon intention est de tenter d’appeler, dans ces quelques lignes, mes compatriotes à débattre d’une manière plus objective sur des questions réelles, de s’éloigner donc d’une généralisation aux conséquences non soupçonnées.

 

En effet, il semble que les questions querellées, en vérité, se résument en deux thèmes : la sécurité et la démocratie. À mon humble avis, les deux concepts ne sont pas égaux sur la même échelle des valeurs. De toute évidence, la sécurité est un concept plus essentiel, dans la mesure où elle conditionne tout, dont la construction de la démocratie. Sans la sécurité, il est impossible de parler ni de démocratie, ni de l’État de droit, si tant que les deux notions n’expriment pas la même réalité. Ce n’est que lorsque la sécurité est pleinement assurée qu’un peuple peut avoir la possibilité de construire sur son espace de vie des institutions démocratiques, ériger un État de droit, assurer le respect des libertés démocratiques et par conséquent bâtir un pays qui puisse répondre aux aspirations de liberté et de mieux-être de ses habitants.

 

20.000 soldats de la Monusco

 

La RD Congo est un pays qui doit encore faire face à diverses menaces pesant sur son existence, principalement de la part du Rwanda qui continue à bénéficier des appuis de certains milieux anglo-saxons, singulièrement de quelques multinationales minières. Pour preuve, la présence sur son sol de 20.000 soldats de la Monusco, soit la plus lourde et plus coûteuse opération onusienne de maintien de la paix dans le monde, ce qui rend par ailleurs la souveraineté congolaise quelque peu étriquée.

 

Il en résulte que la priorité –existentielle- pour le Congo devrait être de se concentrer sur sa sécurité, toute distraction sur ce plan pouvant se payer très cher. En prenant par exemple l’hypothèse où les agresseurs parviendraient à occuper de nouveau une portion significative de notre territoire, rien ne les empêcherait d’y proclamer un État fantoche, prélude à l’annexion, après la balkanisation réussie du Soudan et celle qui se profile en Centrafrique, voire au Nigéria. Or, malheureusement, les élites croient que c’est la question du pouvoir qui doit tout primer, faisant preuve, pour le moins, de la grande faiblesse de leur  conscience patriotique. En quoi servirait le "partage équilibré du pouvoir", mieux, l’alternance au sommet de l’État, si l’exercice pouvait engendrer le risque d’affaiblir la sécurité de la patrie vis-à-vis de ses ennemis ?

 

En fait, à Kinshasa et généralement à l’ouest, on ne prend pas la pleine mesure de la véritable situation dans la partie orientale du pays. Or, c’est là où l’avenir du Congo se joue. La RD Congo mourra ou sortira renforcée en fonction de la manière dont se résoudra la menace contre elle engendrée par l’arrivée du FPR au pouvoir à Kigali.

 

Il faut constater que le Congo, sans être le seul dans ce cas, est un pays composé de populations ayant eu un parcours historique pré colonial contrasté. Là où les gens ne se sentirent pas spécialement menacés sur leur espace de vie, il est normal qu’on soit moins éveillé aux problèmes de l’Est. Du reste, certains politiciens parmi les plus connus n’ont jamais admis que le Congo fut agressé, le conflit étant qualifié "d’une affaire interne à l’AFDL". Un autre facteur à souligner est la très grande étendue du pays (2.350.000 Km²). Les communications étant ce qu’elles sont, les gens ne sont pas toujours sensibilisés, même lorsque nos compatriotes sont victimes de massacres de masse. Les dancings à Kinshasa sont toujours bondés, quelles que soient les mauvaises nouvelles du front. À ce sujet, on continue à déplorer l’absence d’une grande campagne de mobilisation nationale qui aurait donné plus de visibilité à la lutte de résistance du peuple congolais.

 

Maintenir le leadership de Joseph KABILA

 

En 1967, suite à l’humiliante défaite de l’armée égyptienne face à Israël, feu le Président Gamal ABDEL NASSER démissionna de ses fonctions. Mais aussitôt, les Égyptiens se mirent à manifester pour l’obliger à demeurer en place. Je pense que les populations auraient le même comportement au Kivu, malgré la campagne assassine menée contre Joseph KABILA depuis son avènement. Ces populations du "front line" sont convaincues, après la victoire des FARDC, de l’efficacité de la stratégie du Chef de l’État. Aussi, en choisissant, à dessein de me répéter, ma conviction est que si Joseph KABILA voulait déposer sa charge, les Congolais conscients de la nature des enjeux en cours seraient en droit de l’en empêcher. La tempête n’a pas cessé de gronder pour que le bateau Congo change de timonier alors qu’il continue à voguer dans un océan loin d’être calmé.

 

Vital KAMERHE, le leader charismatique du Kivu, fut battu aux élections par Joseph KABILA dans son propre fief de Walungu, lui qui est, par sa mère, en plus,  de sang royal. Certes, à certains moments, surtout après l’autorisation accordée à l’armée rwandaise d’entrer au Kivu pour la traque des FDLR, les gens devinrent soupçonneux à l’égard du Chef de l’État. Récemment encore, l’assassinat non encore élucidé du Colonel  Mamadou NDALA, et la semaine dernière la mort du Général BAHUMA, deux héros de la guerre, événements malheureux sur lesquels se déchaîne l’intox anti-KABILA, la défiance a paru refaire surface. Mais il semble bien que ceci ne soit qu’un épiphénomène. Au Kivu, la conscience historique n’est pas une vue de l’esprit. Les gens savent ne pas avoir droit à l’erreur dans les choix stratégiques. Ils avaient décidé de faire confiance à KABILA ; apparemment ils persistent dans ce choix, d’après la majorité des Kivutiens que j’interroge par téléphone. Après tout aussi, il y a cette touche sentimentale de l’appartenance de Joseph KABILA au "Kivu-Maniema" et le fait que ce soit au Sud Kivu qu’il soit né et ait vécu avec ses parents jusqu’à l’âge de 5 ans.    

 

Effectivement, les résultats obtenus par la stratégie du Général Joseph KABILA ont tordu le cou à tous les scepticismes, dont le mien, et donc de tous ceux qui avaient douté de sa capacité à assurer la défense du pays. J’ai entendu de la bouche de certains spécialistes militaires occidentaux leur admiration sur la manière dont le Général KABILA avait conçu et appliqué sa stratégie pour battre les agresseurs, surtout après avoir vu la qualité et la quantité d’armements saisis par les soldats congolais à Chanzu.

 

Une maman congolaise m’a dit à Bruxelles que lorsque Joseph KABILA s’était exprimé à Chanzu, elle avait senti quelque chose de semblable à ce qu’elle avait éprouvé plus d’un demi-siècle passé, le 30 juin 1960, lorsque Patrice LUMUMBA s’était adressé au "Peuple congolais victorieux". Depuis lors, même le regard des Blancs posé sur nous n’est plus le même.

 

Coutumes africaines et État de droit

 

L’État de droit et la démocratie sont des idéaux vers lesquels nous devons focaliser notre lutte. En revanche, l’honnêteté intellectuelle permet de constater qu’il n’y a pas de "copier coller" en la matière. Dans un pays en majorité non analphabétisé et à faible développement économique, où l’administration n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut sous la colonie et où la tribu demeure le référentiel, la démocratie ne peut être qu’une quête. Nous devons, de toutes nos forces, chercher à bâtir un État de droit, mais nous n’y sommes pas encore. Dans nos réflexions, il serait indiqué de toujours garder à l’esprit cette contradiction difficilement surmontable de l’obligation de concilier notre culture traditionnelle, laquelle continue à nous marquer malgré les diplômes, avec les exigences de la gestion d’un État moderne, lequel fut conçu en dehors. Ce n’est donc pas demain que nous aurons le même attachement aux textes que les Belges, que nous serons en mesure d’organiser des élections de standard occidental. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous efforcer d’évoluer positivement mais en attendant, il n’y a pas d’illusions à se faire. À ce stade de notre évolution, je crois que nous aurions fait un grand pas si nous débattions des problèmes de notre pays dans le respect réciproque, sans injures, sans calomnies, sans fausses accusations formulées par simple méchanceté ou légèreté.  

 

Le chemin vers l’État de droit sera nécessairement long, si on se réfère à d’autres aires culturelles ayant eu un parcours semblable à celui du monde occidental mais qui connaissent les plus grandes difficultés à intégrer la démocratie. Pour être honnête, il faut reconnaître que notre vision du monde ne favorise pas l’État de droit, lorsqu’elle n’y est pas antagonique. Le parti qui se targue de lutter depuis plus de trois décennies pour instaurer la démocratie se gère comme un étal de marché. L’épouse de son Président, qui n’y exerce aucune fonction connue, n’en révoque pas moins les cadres. Aucun des partis politiques créés depuis des décennies au Congo n’a jamais cru nécessaire de changer de Président. Il y en a dont les Présidents sont en place depuis plus de….50 ans. C’est cela la réalité africaine. Pourquoi le Vatican tolère-t-il que beaucoup d’évêques africains vivent maritalement ? Un tel pragmatisme devrait pouvoir nous inspirer. À charge pour le Président Joseph KABILA de tout faire pour essayer d’apaiser les tensions en ouvrant les structures du pouvoir aux acteurs provenant de tous les segments de la population.

 

Un pays occupé

 

Sur le plan politique, Joseph KABILA avait hérité d’un pays dont près de la moitié était occupée par les armées rwandaises et ougandaises. Grâce à une diplomatie bien pensée et à la résistance sur le terrain, il parvint à rétablir l’unité nationale. Progressivement, il est parvenu à réinstaurer la sécurité sur une majeure partie du territoire.

 

Au plan des infrastructures, ce n’est pas un hasard si c’est dans le Bandundu que sa popularité paraît la plus grande. Car, tout simplement, il y a construit des routes qui ont complètement chamboulé la vie des populations. Feu le Professeur Docteur Frédéric IZZIA m’a dit avant sa mort être allé dans son village en quelques heures là où il fallait des semaines de voyage auparavant.

 

Joseph KABILA a construit plus d’écoles en cinq ans, que la deuxième République en ….. 30 ans. Tous ceux qui ont connu le Congo sous l’ancien régime et qui le redécouvrent aujourd’hui ne tarissent pas d’éloges sur les changements constatés non seulement à Kinshasa mais également à l’intérieur, au point de vue de la réhabilitation des routes et de la construction de nouveaux bâtiments.

 

Je pense sincèrement que, sauf à se tirer une balle dans le pied, les Congolais ont intérêt à ce que l’actuel Chef de l’État demeure en place.  

 

Concernant le principe même de la révision de l’actuelle constitution, j’y souscris entièrement. Cette constitution eut pour but d’imposer un modèle fédéral contre lequel, en tant que lumumbiste, je ne peux que m’élever. Elle fut rédigée et quasiment imposée à un moment où le rapport des forces n’était pas favorable au Congo.  Son objectif caché fut, en instaurant un modèle de gestion plus favorable aux provinces, de faciliter la tâche à ceux qui voulaient instaurer une certaine République des Volcans à l’Est. Ce n’est pas une constitution visant à conforter l’unité de notre Nation. "Congo uni = Pays fort" fut la devise du Congo belge. C’est avec cette devise que fut construit ce pays dont nous sommes tous si fiers. Des individus comme moi, issus des parents originaires de deux provinces différentes, n’auraient pas d’avenir assuré dans un système ne confortant pas le principe de l’unité nationale, étant donné la probabilité de voir  les droits politiques des citoyens conditionnés par leur ancrage tribal.

 

La 2ème République de triste mémoire

Il fut une époque, sous la 2ème République, où les enfants du Chef de l’État abattaient comme des lapins des rivaux qui avaient osé leur disputer les faveurs d’une fille. Pour se bâtir une résidence à Mbandaka, le Président Fondateur se fit convaincre que c’est le sable de Nice qui était approprié. En conséquence, le DC 8 d’Air Zaïre fut réquisitionné pour transporter ce sable de la Côte d’Azur jusqu’à Mbandaka, bien entendu aux frais du trésor. Soit dit en passant, cette résidence est un éléphant blanc.

 

Je portais assistance à la fin des années 70 à Kisangani à une dame avec quatre enfants à l’aéroport de Bangoka, qui venait d’être inauguré mais non encore raccordé au réseau de la distribution d’eau. Cette dame, embarquée à Goma en partance pour Kinshasa, venait d’y passer trois jours avec ses enfants dans des conditions d’hygiène indescriptibles. Elle et d’autres passagers du DC 10 d’Air Zaïre avaient été débarqués sans ménagement à Kisangani, livrés à eux-mêmes, parce que le Président Fondateur avait besoin de l’avion. Pourtant feu le Maréchal avait une flotte de trois avions (un Boeing 727, un Boeing 707 et son C 130 de commandement). En plus, il utilisait très fréquemment l’avion de la MIBA. Comme on le constate, la situation actuelle, par rapport aux abus commis contre les droits des gens, n’a rien de comparable avec ce qu’elle fut jadis.

 

Je rappelle ces faits pour nous souvenir d’où notre pays revient. Nous avons aussi un devoir de mémoire.

 

Albert KISONGA MAZAKALA 
Gilly, le 9/09/2014

Evaluer cet article
(0 votes)
Lu 1748 fois

1 comment

  • Comment Link Pierre Mourlon sj Monday, 24 November 2014 10:39 posted by Pierre Mourlon sj

    Lu avec intérêt, mais pas pour autant convaincu. Il est vrai que je n'ai été qu'à trois reprises en Afrique Centrale, l'été.
    J'espère que le débat sera ouvert par cette présentation. Merci.

    Report

Laisser un commentaire

Assurez-vous que vous entrez les informations obligatoires (*) l'endroit indique. Code HTML n'est pas autorise.

Bonne Visite

 

L'Africain

Rue L. Bernus 7

6000 Charleroi

+32 71 313 186

This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.

NEWSLETTER

Bonjour, Veuillez entrer vos données pour vous inscrire à la newsletter.
captcha 
Merci pour votre inscription.