La culture comme moteur de développement (I)
en République de Guinée (Conakry) [1]

1.La culture, essai de définition 

La notion de culture est inhérente à toute réflexion humaine sur ce qui a trait à l’homme, à son vécu et plus largement à l’humanité. Elle se révèle comme un outil opératoire adéquat pour analyser l’ensemble des pratiques sociales, économiques, politiques, religieuses, etc. d’une collectivité. Dans cette réflexion la notion de culture doit être comprise dans son sens le plus étendu : "mode de vie et de pensée".

Même si de nos jours on parle de culture animale, la culture a longtemps été considérée comme un trait caractéristique de l’humanité, qui distingue l’homme de l’animal. Ainsi, la notion de culture s’oppose-t-elle à la barbarie, disposition insensée qu’on attribue habituellement au comportement bestial. Depuis la Grèce antique, l’homme est appelé "Zoon Politikon" (animal politique), c’est-à-dire être pensant, doué de raison (logos). C’est cette nature "réfléchie" de l’homme qui confère à la culture le statut de "ce qui est commun à un groupe d’individus", les savoirs partagés ou connaissances encyclopédiques, des valeurs qui soudent la communauté. Ainsi, l’UNESCO, institution internationale des Nations unies, qui appréhende la culture dans son sens le plus large, la définit comme : "L’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes des valeurs, les traditions, les croyances".

Ce réservoir commun, qui reflète la manière d’être, de penser, d’agir et de communiquer ensemble étant appris et partagé par tous les membres d’une même société, sert à la fois, d’une manière subjective et symbolique, à souder les citoyens en une collectivité particulière et distincte.

Les paramètres de ma réflexion ainsi posés, je vais à présent revisiter la trajectoire de la notion de culture, ce qui permettra aussitôt après cette synthèse historique, d’introduire le vif du sujet : la dimension culturelle du développement dans un contexte spécifique à la Guinée.

2. De la notion de culture à la culture comme facteur de développement

Si le XVIIIème siècle peut être considéré comme la période de formation moderne de la notion de culture, il faut observer toutefois qu’en 1700 déjà, culture est un mot ancien dans le vocabulaire français. Issu du latin cultura qui signifie "soins apportés aux champs et aux bétails", il apparaît vers la fin du XIIIème siècle pour désigner "une parcelle de terre cultivée".

Au XVIème siècle, culture ne signifie plus un état (celui de la chose cultivée) mais une action (le fait de cultiver la terre). Comme on le voit, le passage de l’état à l’action atteste qu’à partir de la seconde moitié du XVIème siècle se forme le sens figuré de culture, qui va évoluer continuellement au fil des années parallèlement à l’évolution de l’humanité. Cette formation du sens pour désigner "culture d’une faculté" c’est-à-dire "travailler à la développer" assure le passage de la culture de la terre à la culture scientifique et pratique de l’esprit humain. En d’autres termes, pour revenir au sujet de ma communication, je pense concrètement que le socle du développement de la Guinée doit avant tout se bâtir sur la maîtrise des connaissances scientifiques et techniques.

En effet, science et technique sont en interaction permanente puisque les techniques sont la résultante des applications de la science dans la société. Même si la science est en partie construite par l’éducation et l’enseignement, elle englobe un aspect important de construction active de la part de l’individu, c’est-à-dire du jeune guinéen en l’occurrence. Elle comprend aussi une part de structuration de l’esprit humain vis-à-vis de l’ensemble des connaissances. Cette structuration confère au sujet cultivé la capacité de rattacher un quelconque domaine d’étude à ses connaissances. Dans l’arrière-plan de l’expression "capacité de rattacher les connaissances à un domaine social donné" se trame les notions de "savoir-faire et savoir-être" qui, me semble-t-il, font le plus défaut à la Guinée aujourd’hui.

Pris dans un mouvement inverse de "nourriture de l’esprit", on passe de la culture appréhendée comme "action d’instruire" à la culture considérée comme "état de l’esprit cultivé par l’instruction" ou état de l’individu qui a la culture, lequel la "métabolise" dans un domaine d’activité social donné. Il est pour moi évident de considérer que c’est de cet état de l’individu qui a la culture dont la Guinée a le plus besoin. En d’autres termes, je veux parler ici de "l’état d’esprit qui pense, l’état d’esprit qui invente". En effet, je pense plus concrètement que la capacité de concevoir un projet ou des projets de société correspond à un mouvement de mise en œuvre d’énergies créatrices, qui impulse le développement d’autres secteurs d’activités humaines. À mon avis, ces ressources créatrices, génératrices de développement, sont indispensables à tout pays qui aspire au bien-être de son peuple. 

Mais avant de développer plus amplement cette question essentielle, il s’avère important pour moi de préciser qu’au siècle des Lumières, la culture acquiert une autre acception : "la somme des savoirs accumulés et transmis par l’humanité, considérée comme une totalité au cours de son histoire". La culture est alors associée aux idées de progrès, d’éducation, d’évolution. Il en résulte que le progrès soit social, économique, artistique, etc., il naît de l’instruction, c’est-à-dire de la culture toujours plus étendue. Ce qui revient donc à admettre que c'est l’extension de l’instruction ou plus concrètement l’accès aux connaissances de toutes les couches sociales de la Guinée, qu’on nomme habituellement par l’expression "génie du peuple" qui libérera les énergies créatrices. L’idée contenue dans la notion de culture participe ainsi de l’optimisme, de la confiance en l’avenir de l’être humain. 

La culture est proche aussi d’une autre notion qui va connaître un grand succès : civilisation dont le sens plus étendu a été introduit et imposé par l’esprit petit bourgeois pour désigner "le raffinement des mœurs collectives". La notion de culture s’enrichit ainsi d’une dimension collective en France. Elle ne se rapporte plus seulement qu’au développement intellectuel de l’individu mais plus largement, elle désigne désormais "un ensemble de caractères propres à une communauté". La culture est alors l’expression de la totalité de la vie sociale de l’homme. Elle se caractérise par sa dimension collective en embrassant les couches et catégories sociales, et globale parce qu’elle concerne tous les domaines d’activités sociales et donc de la vie humaine. 

Selon toute logique la définition précédente fait écho à l’idée défendue par Claude LÉVI-STRAUSS dans les années 50. À cette période déjà, l’auteur affirme de manière programmatique que "toute culture est considérée comme un ensemble de systèmes au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion" (1950 : 19).

Toutes ces réalités, qui embrassent divers aspects sociaux se rapportant à la vie de l’homme, entretiennent des rapports entre eux. L’interdépendance entre tous ces aspects de la réalité sociale atteste qu'il ne suffit pas aux citoyens guinéens, à l’image de tout peuple d’ailleurs, d’avoir, entre autres, de l’eau potable, de l’électricité, des hôpitaux, mais il faut bien que les infrastructures immobilières, routières, scolaires, sanitaires, que sais-je encore, s’accompagnent d’une écologie du vivre ensemble dans la tolérance et que l’État guinéen garantisse les libertés individuelles et collectives, la paix sociale et la concorde nationale bien au-delà des vains mots de multipartisme et de démocratie, valeurs républicaines souvent galvaudées par les acteurs politiques.

Toutes ces considérations invitent à postuler qu’en matière de développement, l’économie déborde largement l’économique pour couvrir le vaste domaine de la réalité sociale. Ainsi, le développement de la Guinée se définit-il en termes "d’épanouissement de la Guinée et des citoyens guinéens au-delà de l’augmentation des biens et des services". Cela revient à admettre ainsi que le développement consiste en une transformation sociale globale dans le but d’apporter une vie qualitativement meilleure. Or, l’épanouissement de ce qui est humain en l’Homme c’est la culture. À partir de maintenant se profile à l’horizon de ma réflexion la différence entre la croissance, qui concerne la seule dimension économique et le développement qui embrasse tous les domaines de la vie de  l’Homme.

En intégrant à la composante économique la dimension culturelle, le développement acquiert un contenu centré sur la qualité de vie des citoyens. Ainsi, l’objectif fondamental du développement de la Guinée visera donc à améliorer de manière continue le bien-être matériel et moral au grand bénéfice de tous les Guinéens. Pour que cela soit possible, la stratégie de développement à mettre en œuvre doit reposer sur une action commune de tous les citoyens en vue d’améliorer toutes les sphères de la vie sociale : éducation, santé, démocratie, justice, sécurité, etc. D’où la question primordiale des rapports entre développement et culture qui se pose dans le contexte spécifique de l’histoire politique de la Guinée que je vais aborder maintenant en trois volets. 

3.Quand développement rime avec culture

Les enseignements tirés de l’histoire attestent que l’approche exclusivement économique mise en œuvre au lendemain de la seconde guerre mondiale apparaît très tôt comme inopérante à cause des multiples échecs enregistrés un peu partout dans le monde. En effet, l’examen des limites du processus de développement économique révèle aux experts et spécialistes des questions essentielles qui se situent au-delà de l’économique. Ce diagnostic une fois posé, nombreux sont les théoriciens qui mettent dans la foulée l’accent sur l’importance que représentent la justice sociale, l’égalité, l’éducation, la santé, la sécurité, etc. comme facteurs sociaux de développement.

C’est ainsi qu’à la suite des experts des Institutions internationales, un indice de développement a été conçu en 1990 non pas sur la base de la seule croissance économique mais à partir de tous les indicateurs fondamentaux du bien-être humain, dont entre autres :

       L’espérance de vie

       Le niveau d’éducation et

       Le pouvoir d’achat réel par habitant

Plus récemment en 2004, le PNUD, dans son rapport annuel, a mis en avant l’importance et la place de la "liberté culturelle dans un monde diversifié", la situant ainsi au centre du dispositif visant à l’amélioration des conditions de vie de l’humanité. En admettant que le développement soulève aussi une question culturelle, les experts valident du même coup la pertinence du postulat selon lequel : il n’y a pas de développement harmonieux, équilibré et juste possible sans liberté culturelle. Ainsi, la culture influence-t-elle tous les secteurs des activités humaines. 

En postulant la prise en compte de la composante culturelle dans le dispositif d’un plan de développement de la Guinée, on admet d’emblée que les activités culturelles, comprises dans le sens le plus large du terme, doivent figurer dans les projets et programmes de développement au même titre que les autres secteurs économiques apparemment plus rentables. J’adhère donc à l’hypothèse qu’il ne peut pas y avoir de développement harmonieux de la Guinée sans un minimum de cohérence des systèmes culturels des peuples appartenant aux quatre régions naturelles en osmose avec les cultures venant d’ailleurs. Ce qui revient à considérer que la force de la culture guinéenne doit résider dans sa plasticité, son dynamisme et dans son aptitude à assumer les changements indispensables pour l’épanouissement du bien-être des Guinéens.

Sans doute faut-il observer de toutes les considérations précédentes que dans le creuset du développement dont l’Homme est la finalité, la composante culturelle occupe une place essentiellement primordiale. Ainsi, de manière programmatique, je considère justement que, pour que les enjeux culturels du développement s’enracinent dans le mode vie du peuple guinéen, la Guinée doit :

       S’ouvrir à la modernité

       Prendre acte des mutations dans un monde dominé par la mondialisation et

       Engager le peuple dans un processus d’adaptation nécessaire à la nouvelle conjoncture internationale.

Comment la dimension culturelle va-t-elle conditionner l’orientation fondamentale du développement, son style et son type en Guinée ?

Comment consolider la nation guinéenne tout en intégrant ses différentes cultures régionales ? Quels obstacles au développement faut-il vaincre pour assurer le bien-être des Guinéens ?

En postulant que la promotion de la culture est un facteur de développement en Guinée, comment en faire un levier de mobilisation des forces vives et vitales pour l’enclencher et l’orienter dans le sens souhaité ?

Enfin, comment faire pour que le projet de développement de la Guinée soit bâti sur la base d’une dynamique transversale en vue d’accompagner l’économique, le social, le politique, etc. ? 

Le champ de ma réflexion balisé, je vais maintenant explorer les différentes questions ainsi posées en vue d’aborder plus concrètement les différents axes de la culture comme moteur de développement en Guinée.  
(à suivre)

Alpha OUSMANE BARRY
Professeur des Universités
Fondateur du Réseau Discours d'Afrique
Université de Bordeaux Montaigne
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Dans notre prochaine newsletter, vous trouverez une application pratique de cette théorie avec le cas de la Guinée Conakry

 

 



[1] Exposé donné le 22/02/2014 à l'Université Libre de Bruxelles à l'occasion de la conférence sur le développement de la Guinée Conakry organisée par le Cercle du Conseil des Étudiants guinéens en Belgique (CCEG-B).

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