Pouvoir, pays, avenir

Ces trois termes de l’intitulé du présent article ont été au centre d’une discussion fortuite la semaine passée à Lille, la grande métropole du Nord de la France, entre deux amis syriens et votre serviteur. Mes interlocuteurs étaient, l’un, Kurde syrien et l’autre arabe chiite syrien également. J’ai connu le premier il y a une dizaine d’années dans les allées du Haut Commissariat aux réfugiés à Bruxelles. Nous étions tous deux empêtrés dans d’interminables démarches de papiers. C’est grâce à lui que j’avais élargi mes connaissances aussi bien de l’histoire que de la situation politique de la Syrie. Mon ami avait alors dû fuir son pays, après avoir connu la prison, comme nombre d’autres Kurdes. Son compatriote chiite est un Arabe, un groupe qui eut aussi à souffrir du régime syrien mais qui est devenu à ce jour allié aux Alaouites de Bachar EL ASSAD.

Si je me réfère à cet entretien, c’est parce que j’ai été impressionné par le patriotisme de mes interlocuteurs. Sans être tendres envers le régime de Bagdad, ils m’ont dit la conviction de beaucoup de Syriens, après la douloureuse expérience de trois ans d’une guerre particulièrement destructrice, de voir Bachar garder les commandes pour éviter l’implosion irréversible du pays. Leur conviction partagée est que le changement de pouvoir en Syrie dans les conditions actuelles consacrerait la disparition de ce pays plus que millénaire.

J’ai évidemment fait part de cette discussion à quelques compatriotes en Belgique, en rapport avec le débat qui fait rage au Congo sur l’échéance de la mandature du Chef de l’État en 2016. Naturellement, les points de vue sont contrastés. Il y a ceux qui pensent que le strict respect des prescrits constitutionnels est une exigence fondamentale à laquelle doit s’astreindre le pays dans sa quête de l’État de droit. Apparemment, c’est aussi l’opinion exprimée par le Président Joseph KABILA, qui a dit sa détermination de passer pacifiquement et constitutionnellement la main à son successeur. J’avoue cependant que pas un seul de mes interlocuteurs n’appartient au camp de ceux qui ont contesté la victoire électorale de l’actuel Chef de l’État aux élections de 2011. Tout en acceptant la légitimité du pouvoir de KABILA, ils estiment que l’accès à la magistrature suprême doit être, comme cela s’est déjà produit deux fois sous le régime actuel, ouvert à la compétition des candidats.

Ce point de vue, quoi que ne suscitant pas - en l’état - de contestation, appelle néanmoins un commentaire nuancé. Si important et nécessaire que soit le respect d’un principe constitutionnel, ne court-on pas le risque de s’empêcher une réflexion de fond, compte tenu de la très particulière situation de notre pays ? En effet, même si les armées congolaises ont infligé une défaite spectaculaire aux forces d’invasion, il n’est un secret pour personne que ces dites forces d’invasion n’ont pas renoncé à leurs funestes desseins, fortes des appuis des multinationales dont elles sont les commanditaires et des autres soutiens internationaux. Aussi, la question paraît se poser en ces termes : le respect de la constitution justifierait-il que l’existence de la Nation congolaise soit mise en danger par ses propres enfants ? Car, en effet, c’est de cela dont il s’agit. Toute faiblesse dans l’organisation de la défense serait susceptible d’être immédiatement exploitée par nos ennemis pour asséner à la RD Congo des coups dont elle  pourrait ne plus se relever. Y aurait-il une seule raison pour prendre ce risque, vu que le Président KABILA a conçu et mis en œuvre une stratégie qui a mené nos armées à la victoire ?

L’expérience démontre, particulièrement dans certains pays africains, dont le nôtre, que les compétitions électorales, surtout à l’échelon de la présidence, fragilisent la cohésion nationale.

En observant la manière dont le pouvoir, une fois en place, s’organise en Afrique et ailleurs mais dans des pays encore en construction, on constate que pour assurer sa sécurité et sa stabilité, et ipso facto celles du pays, ce sont des proches qui sont titularisés aux principaux postes de commandement, singulièrement dans l’armée.  On peut bien sûr déplorer le fait que ce besoin nécessaire de protéger les institutions finisse par phagocyter son objectif initial pour muer, dans certains cas, en gouvernance personnelle, clanique ou tribale. Certes, la RD Congo, compte tenu de sa situation complexe, des interventions étrangères permanentes suscitées par la convoitise sur ses immenses ressources, échappe quelque peu à ce schéma, mais il reste que le changement brutal de leadership, même consécutif à des élections démocratiques honnêtes, aurait des effets déstabilisateurs immédiats sur la défense nationale.

En effet, on peut humainement comprendre que le changement n’incite pas toujours les cadres en place à manifester une loyauté spontanée au nouveau pouvoir. Pour nommer et installer de nouveaux responsables, il se passe forcément un temps. Or, la vie du pays peut tenir, sur le plan militaire, en sa capacité à être réactif. Toute hésitation dans ce domaine peut être fatale. Pour essayer de comprendre les bouleversements qu’entraîne le changement de leadership, l’entrée en fonction du nouveau Président donne lieu au changement de…. 4.000 responsables dans les secteurs-clés de l’État aux USA. À moins de sombrer dans la folie, on ne peut imaginer un pays faire le choix de s’affaiblir dans un contexte où les responsables sont censés avoir conscience des risques menaçant l’existence même de leur pays. 

Il est donc illusoire, voire irresponsable, de penser que la démocratie occidentale devient une réalité intériorisée par les Congolais du seul fait de disposer des textes y afférents. Notre paresse intellectuelle et l’empressement d’accéder aux privilèges du pouvoir empêchent les élites de mener une réflexion de fond sur la question de la démocratie, de manière à concevoir des mécanismes pouvant aider à l’intégrer dans notre culture.

Sur ce chapitre, les Chinois ont trouvé une parade qui laisse admiratifs de larges secteurs de l’opinion mondiale : c’est le parti qui confie un mandat de deux fois 5 ans au Président de la République et à son gouvernement. Le système fonctionne depuis trois décennies à la perfection. Ne serait-il pas possible, même sans disposer de l’expérience particratique des Chinois, de voir ce modèle inspirer les Africains ? À plus forte raison que la plupart de gens ont conscience que les millions de dollars dépensés dans des élections le sont en pure perte dans la mesure où ces élections ne résolvent ni les véritables problèmes concernant la vie des populations, ni même pas la question de légitimité. En effet, notre culture ne nous permet pas d’accepter la défaite, et par conséquent la victoire de l’autre.

Au sujet de la démocratie, une proposition formulée sous feu Laurent Désiré KABILA, en l’occurrence les CPP, aurait pu permettre à notre pays de tenter une expérience audacieuse, prometteuse et finalement pas très compliquée non seulement pour la construction de l’État mais également pour le développement de la conscience démocratique. Pour rappel, les administrations de base auraient dû être remplacées par des structures élues fonctionnant sous le contrôle des assemblées également élues évidemment. Ces structures démocratiques seraient non seulement chargées des tâches incombant traditionnellement aux administrations concernées mais également de la collecte de l’impôt, l’impôt foncier spécialement. Ce modèle n’est pas difficile à mettre en place. De toute façon, il pourrait être matérialisé, à titre d’essai, dans une commune urbaine d’une ville moyenne et dans un territoire rural. Trois ans à peine suffiraient pour en tirer des enseignements significatifs.

Une chose est absolument sûre : des citoyens contrôlant des institutions d’une si grande proximité auraient très rapidement une autre conscience de leur relation au bien public, de la préservation et de l’amélioration de leur propre environnement, de la lutte contre la délinquance et les nuisances sonores, etc. Pour ne prendre qu’un exemple, il n’y aurait pas une seule école sans latrines, car ce sont les parents des enfants qui auraient le pouvoir de décision. En une génération à peine, on peut raisonnablement penser que, dans un pays dont l’âge moyen de la population tourne autour de 25 ans, la grande partie des citoyens seraient à même de comprendre le sens d’une élection et par conséquent de voter de façon consciencieuse.

L’obligation de mieux concevoir notre avenir commun sur la terre de nos ancêtres commande que nous n’ayons pas peur d’idées, la réflexion étant susceptible de nous amener à prendre les meilleures décisions pour notre pays.

Nous ne pouvons pas continuer à soutenir le primat de la question du pouvoir par rapport à l’existence même de notre nation. C’est une question de choix.

 

Albert KISONGA MAZAKALA
Gilly, le 22 avril 2014

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