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En lisant "Du sang sur le miroir", il faut se laisser porter sur les torrents de mots libérés par la plume de Cosmos Eglo.
Quel style, à la fois baroque et jubilatoire, au service d'un ton par ailleurs désespéré.
Baroque par l'accumulation et la richesse de l'expression puisée dans une langue que l'auteur maîtrise avec brio. Jubilatoire car, au fil des phrases on sent monter le plaisir qu'il éprouve à jouer avec les multiples figures de style, ne se refusant aucune image propre à traduire la complexité et la violence de l'action. Et ton désespéré parce que, derrière les termes ciselés, à chaque étape du récit, se précise le tableau sombre et terrible de l'Afrique post-coloniale, jouet usé des dictateurs présents ou à venir comme des puissances occidentales. Les ingrédients de l'intrigue sont ceux de tous les jeux de pouvoir, passés ou présents: jalousie, lâcheté,trahison, complot, assassinat, duplicité, violence et cruauté.
Le héros, Kodjo, d'abord victime du tyran et opposant, en vient vite à ne plus désirer qu'une chose: prendre la place de celui-ci, quels que soient les moyens à mettre en oeuvre. Et là, Cosmos Eglo creuse très profond dans la veulerie et les turpitudes de l'âme humaine. Certaines descriptions peuvent créer le malaise, mais pourquoi épargner au lecteur la confrontation avec la réalité sanglante des manoeuvres inhérentes à ces situations sous bien des latitudes? Usant de la liberté du romancier,l'auteur a choisi de peaufiner son histoire jusqu'aux détails les plus crus dans l'enchaînement des situations, écartant de la sorte indifférence et lassitude.
S'il fallait choisir, un second personnage devrait être épinglé: celui de Dopé, l'increvable révolutionnaire, femme déterminée et redoutable qui apporte une dimension féminine à l'histoire, totalement à l'encontre des codes habituels.
Enfin, elles ne sont pas légion, les occasions de découvrir les soubresauts d'un morceau de Françafrique par la voix d'un romancier africain qui en fut le témoin. Pour la vigueur du récit et la richesse du style, celle-ci est à ne pas négliger.